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Biographie romancée de Louis Antoine, le guérisseur de Jemeppe


 

Introduction

L’Europe de 1830 assiste au réveil des nationalités. Un pays vient de naître ; il porte le nom que lui donna Jules César à l’époque des conquêtes : Belgique. Si le concept est mal défini, il n’est pourtant pas le fruit du hasard et sert plutôt d’alibi à des ambitions précises. A l’étranger, on demeure circonspect sur l’avenir de ce territoire que l’on regarde plutôt comme une entreprise rentable à l’avenir incertain. En France, les paris sont ouverts sur la réussite du projet et surtout sur sa durée éventuelle. Durera ? Durera pas ?  En attendant, les groupes qui se forment au sein de l’Etat naissant distribuent déjà les rôles, on se répartit les taches en vue de se partager les futures parts du gâteau. Tout ce beau monde établit un programme d’exploitation digne d’enrichir la nation et tout est bon pour y parvenir le plus rapidement. Le sous sol est riche. Il abrite un trésor, la houille. Il ne manque que des esclaves pour l’extraire. Or, la main d ‘oeuvre locale ne manque pas…
Alors on structure, on organise. De nouvelles théories voient le jour.  Les industries pullulent. Les banques prospèrent bien que les capitaux ne profitent qu’à une minorité, l’intelligentsia regroupant les pouvoirs et surtout les financiers. Il apparaît que les autorités politiques se fichent éperdument de la misère humaine. La Belgique qui ne pouvait se faire qu’avec l’accord des Nations qui la dominaient jadis est donc liée à la politique étrangère qui sous entend de prendre les accord de principe pour plus de rentabilité donc d’obtenir la reconnaissance politique, économique diplomatique.  On affiche un drapeau, on chante un hymne, mais la conscience nationale n’existe pas. Non seulement le peuple n’a pas bâtit sa nation mais il est demeuré passif. Le dicton «  L’union fait la force » ne le concernera pas et peu se soucieront vraiment de ce camouflet.
L’appât du gain se dissimule à peine sous les symboles de liberté. Des décennies plus tard, la véritable unité du peuple ne sera toujours pas forgée. En réalité, l’union n’aura fait la force que d’une élite d’exploiteurs méprisants et détenant les rênes du pouvoir.
Qui sait regarder, écouter, perçoit le sentiment national selon l’endroit où l’on se trouve. L’intelligentsia a donc monté le pays comme on ficèle un vulgaire plan financier censé rapporter gros et dépourvu de tout principe national.  L’état a même joué son rôle colonisateur avec d’autant plus de facilité que la population autochtone reste indifférente et l’a répété à l’étranger, en Afrique. Non seulement, le public est dépassé par les événements, mais il ne se pose pas de question sur son identité. Les leaders sans scrupules exploitent donc autant les mines que les consciences cependant marquées par l’arrivée du gaz, l’électricité, les expositions, la mécanisation…..mais aussi par les bourrasques sociales. Ceux qui  condamnent lourdement celui qui donne des coups de pieds à un chien décorent en revanche le soldat qui tue un travailleur en révolte. Les enfants des milieux défavorisés  descendent dans les mine ou triment dans la métallurgie. Douze heures de travail pour un salaire de 3 francs 60…   1 franc 50 par jour pour les femmes en surface et 1 franc 25 pour les enfants de 14 ans… Les familles vivent dans la cuisine et dorment parfois à même le sol dans une exiguïté extrême, 5 personnes se retrouvent souvent dans le même lit. Les hivers rigoureux transforment les chemins en de véritables bourbiers et les quartiers populeux en géhennes, le fleuve entre régulièrement en crue et les épidémies déciment les plus faibles… Mais d’autres événements bien plus redoutables vont se produire, donnant au développement de l’histoire l’allure d’une véritable descente aux enfers et cet enfer n’était autre que le bassin houiller liégeois.

Comme la main d’œuvre ne manque pas, les directeurs en profitent pour refuser les ouvriers de plus de quarante ans et réduire les salaires…En découvrant ensuite qu’en travaillant moins, les ouvriers produisent autant, les patrons licencient facilement… Il y a des accidents, des machines explosent. La réalité dépasse en horreur tout ce que le cerveau de Zola pouvait concevoir en écrivant Germinal et ceci malgré plus de quatre cent pages d’archives.

C’est dans ce marasme que Louis Antoine verra le jour le7 juin 1846 à Mons, un petit village de Wallonie surplombant le bassin houiller à quelques km de Liège.
Comme beaucoup d’enfants pauvres de l’époque, il sera mineur de fond à douze ans puis incorporé à l’armée lors de la guerre de 1870.
Il blessera mortellement un homme lors des manœuvres. Cet événement le marquera profondément. De retour au pays trois ans plus tard, il épousera Catherine Colon. Ils partiront à l’étranger et reviendront au pays après avoir fait fortune. Passionnés de spiritisme en vogue à l’époque, ils fonderont un groupement qui prendra de l’expansion. Hélas, leur fils Martin mourra d’un accident en 1893 à l’âge de vingt ans. Terrassés par la peine et la douleur, ils se consacreront dès lors essentiellement aux âmes souffrantes et poursuivront leur quête spirituelle. Antoine abandonnera les esprits et soignera les malades. Sa notoriété entraînera la jalousie des médecins qui s’acharneront à le démolir. Peu à peu, sa maison se transformera en temple ou des milliers de malades se rendront quotidiennement. Antoine deviendra alors « le guérisseur » puis « Le Père ». Il écrira un ouvrage philosophique destiné aux adeptes généralement des gens simples et éprouvés, répondant ainsi à leurs questions, à leur attente. Il mourra le 25 juin 1912. On l’ensevelira dans la fosse commune du petit cimetière non loin de sa maison des Quatre-bras conformément à son vœu. Son épouse devint la Mère. Elle assurera la pérennité en obtenant la personnification civile en 1922. Les temples se multiplieront ensuite dans le monde entier, surtout en Belgique et en France. Aujourd’hui, l’enseignement est toujours pratiqué et porte le nom d’Antoinisme.

Dépôt légal : 698791700/020202/ CL20

Au début de la guerre franco-prussienne, la débâcle dévastait Paris. Le contingent belge rassemblait des milliers d’appelés, 100 000 hommes mobilisables pour trois longues années de service. L’absence des fils était une épreuve terrible pour les familles d’ouvriers. Un salaire en moins en période de disette les enfonçait dans la misère. Ceux qui ne travaillaient pas mouraient de faim.
Les troupes belges se préparaient à la guerre mais l’armée mal organisée n’était qu’une ribambelle de pauvres…
Le jour des conscrits, le tirage au sort désigna les nouvelles recrues d’une armée qui ne valait rien. Les équipements laissaient à désirer.. Cependant, pour les durs à cuire habitués à tordre, à cisailler ou à marteler les tôles douze heures d’affilée, l’armée devenait une sorte d’échappatoire où l’on mangeait de la viande tous les jours et à satiété. De plus, il y avait des permissions.
Les officiers savaient que la bataille de Waterloo avait été gagnée par des soldats marqués au fouet. Les têtes dures étaient les bienvenues.
La caserne du IIIe Régiment de Ligne se trouvait près de Bruges, une ville flamande au nord du pays..
Les pelotons rassemblés dans la grande cour portaient leur tenue de guerre, de longues capotes bleuâtres qui reluisaient comme des armures sous la pluie. Les shakos noirs dégoulinaient. Personne ne bronchait. Dès que la pluie cessa, les hommes échangèrent un sourire rassurant ignorant que la brume allai rendre la marche encore plus exténuante. Les baïonnettes battaient contre les cuisses. Les bottines s’enfonçaient dans la boue. On marchait à l’aveuglette. … Les heures se traînaient… Le sous-officier qui remonta les rangs guettait la moindre défaillance.
Lorsque le clairon sonna enfin l’arrêt, les hommes s’écroulèrent en soufflant comme des bêtes. Un officier hurla un nouvel ordre et le peloton défila devant des râteliers d’armes. Chaque soldat empoignait un fusil. L’arme révolutionnaire pour l’époque et qui se chargeait par la culasse était deux fois plus rapide que l’ancien modèle à chargement par le canon. Le premier chef aboya :
- En position sur deux rangs !
Tout devait se passer très vite. Même avec des cartouches à blanc, la guerre ne s’improvise pas… D’ailleurs, aucun grand spectacle ne s’improvise. Il faut répéter ! Ordre et méthode… Les fusils devaient dépasser la tête de ceux qui les précédent. Rien n’échappait à la vigilance du premier chef qui corrigeait la position des armes.
A l’autre bout de la prairie, un peloton figurant l’ennemi attendait les ordres … Le capitaine avait fière allure dans son uniforme, jambes écartées, mains posées sur les hanches. Une large bande rouge garnissait la couture de son pantalon bleu marine. La boucle de son ceinturon scintillait sous les premières lueurs du soleil.
- En joue !
A peine les fusils alignés, une seule détonation se répercuta en échos dans la vallée. Une volute de fumée s’éleva au-dessus du peloton. Des corbeaux s’envolèrent en désordre à l’orée d’un bois. Le capitaine s’approcha des rangs sans comprendre ce qui venait de se passer. Il n’avait pas donné d’ordre. Son regard de myope lançait des appels de détresse.
- Qui a tiré, demanda-t-il d’une voix décolorée.
La brume s’étant déplacée, la silhouette d’une estafette au galop émergea de la prairie. Sa monture se cabra en hennissant à hauteur de l’officier.
-        Un mort dans nos rangs, mon capitaine !
La rumeur s’estompa dans les rangs. Les regards convergèrent vers Antoine qui venait de faire un pas en avant. Il était admirablement proportionné, puissant, avec un front large et un regard métallique. Le shako légèrement incliné dominait une large carrure. L’officier lui arracha le fusil des mains et l’examina sous tous ses angles. Au moment de refermer la culasse, le coup partit tout seul.
-  D’où viennent ces balles de guerre ?
Le sous-chef demeurait bouche bée.
-  Mettez cet homme aux arrêts, grogna l’officier d’un air dédaigneux, et qu’on examine son fusil. Je veux un rapport complet !
Dans le fond de la prairie, une petite escorte évacuait la dépouille vers un fourgon attelé.
Les rapports déclarèrent un accident lors d’une ronde de garde. Une sentinelle qui tire après la troisième sommation ne fait que son devoir…Le problème des balles de guerre dans le chargeur était réglé. Affaire classée.
Antoine se retrouva seul, coupé du monde, désarmé, exempt de corvées, d’exercices, privé de tout. Lui qui priait pour le bonheur des autres et qui laissait Dieu travailler en lui, n’existait plus que pour quelques biffins haineux et avides de vengeance. Un jour, l’aumônier posa une main amicale sur son épaule.
-  Alors que Moïse visitait un des chantiers où travaillaient les esclaves Hébreux, expliqua-t-il, il tua un Égyptien qui persécutait l’un d’eux. Maintenant qu’il connaissait sa véritable origine et qu’il avait vu souffrir les siens, il quitta l’Égypte, indigné, révolté  et gagna le pays de Madian où une nouvelle vie l’attendait, et surtout une bien étrange destinée…
- Quel rapport avec moi, mon père ?
- Les desseins de l’Eternel sont impénétrables…
- Mais, dit Antoine, je ne suis rien…
- Rien, chez certains, dépasse ce qui est beaucoup chez d’autres, et ces hommes-là n’ont pas droit à l’erreur. A la moindre faute, au moindre écart, quelque chose leur tombe dessus. Ils sont différents…

Antoine secoua la tête. Il en avait assez des épreuves et des voix qui l’accablaient. Quitter l’armée était la seule chose qui l’intéressait. Et même si la vie de soldat ne s’était pas montrée trop exigeante, elle ne facilitait pas la tache. En prenant tout en charge, l’armée rendait le retour à la vie civile brutal.  Le soldat démobilisé devait tout réapprendre comme un détenu libéré sur parole, ce qui demandait de longs mois rien que pour se faire à cette idée. Hélas, les pauvres n’avaient pas le temps de penser. Il fallait travailler dur pour manger à sa faim.

Durant le voyage de retour, Antoine avait profité d’un instant de répit mettre de l’ordre dans ses pensées, mais comme tout était confus, il s’en remit à Dieu pour que les voix cessent dans sa tête, ces plaintes qui se mêlaient au roulement saccadé des boggies. Le temps passa trop vite et le brouhaha des voyageurs le retira de sa torpeur. Le convoi s’époumonait, signe qu’il entrait en gare. Il s’arrêta en un long grincement de ferrailles et de coups de butoirs. Certains quittaient les banquettes pour aller s’engouffrer devant la porte. La locomotive libéra une dernière bouffée de vapeur blanche. Les gens se bousculaient sur le quai pendant que d’autres déchargeaient leur barda, sac à mains, bagages, parapluies.
Le chef de gare referma quelques portières et invita Antoine à descendre. Il ne se pressait pas comme les autres. Ca l’intriguait. Il s’approcha discrètement dès qu’il arriva sur le quai.
Antoine le salua. L’autre le dévisagea.
-Serais-tu un des fils Eloy, demanda-t-il, celui qui…
-Celui qui revient de l’armée, coupa Antoine en empoignant son paquetage.

 

 

 

Le village de Mons surplombait la vallée de la Meuse avec ses usines qui rongeaient le paysage comme une plaie purulente. Lorsque le vent tournait, les fumerolles prenaient à la gorge. A cette époque, a marche était le sort des pauvres alors que des lignes de chemin de fer traversaient les propriétés des bourgeois insouciants. Leurs somptueuses demeures étaient construites loin des quartiers populeux, des cris des sirènes et des sonneries de puits qui rappelaient le lourd tribut de la servitude, à l’abri des poussières mortelles.  Les travailleurs résignés, soumis, réduits à l’état d’automate, les travailleurs n’avaient pas le temps de réfléchir. Du reste, ça ne les intéressait pas. Seul comptait la production. Ils s’engouffraient dans des bâtiments sombres aux verrières encrassées, répétant inlassablement le même geste dans une chaleur étouffante, croupissant dans les poussières mortelles pour n’en ressortir que douze heures plus tard, brisés par un travail exténuant.
Antoine longeait les champs baignés de lumière dorée. Le ciel était dégagé. Les toitures des maisons se découpaient en dents de scie à l’horizon.
Sur les dix mille habitants qui peuplaient la bourgade de Jemeppe, plus de la moitié étaient plongés dans une situation matérielle et intellectuelle déplorable. Malgré cela, le mouvement ouvrier tenait bon et restait uni dans la misère et la souffrance, avec une foi intacte.
La vie s’organisait partout même dans les rues devenues le refuge des indigents qui fuyaient les taudis surpeuplés.
Ces quartiers populaires étaient bruyants et perpétuellement encombrés de charrois surchargés de marchandises. Fûts, matériaux de construction, paniers de fleurs, de fruits, déambulaient pourtant dans une débauche de parfums et de couleurs chatoyantes.
Les volailles s’entassaient sur les nappes blanches des étals.  Parfois, la sonnerie d’un tram dispersait des passants sous l’œil amusé des boutiquiers pendant que les enfants se poursuivaient entre les grandes roues des charrettes.

La maisonnette d’Antoine était un peu en retrait de la Place des Ecoles. Il y avait un puits, une étable qui servait de remise à outils et un petit poulailler. Quelques arbres centenaires entouraient le petit verger où l’on étalait le linge à sécher.
Chaque matin, la mère Tatène faisait bouillir l’eau et déposait deux serviettes sur le dossier de la chaise devant le fourneau. Martin s’était levé tôt ce jour-là. Il se rasa de près et enfila un sarreau neuf avec l’air satisfait d’accomplir une bonne action. Lui qui était généralement d’humeur grincheuse s’éloigna d’un pas léger en sifflotant gaiement, les deux mains dans les poches.
Dès que le soleil se montra, les femmes en profitèrent pour travailler dehors car le beau temps ne durait jamais. On s’empressait de sortir le linge à sécher, d’éplucher les légumes, nourrir les poules, le cochon, sans oublier d’aller puiser l’eau, une marche de quelques kilomètres pour de simples femmes lourdement chargées de palanches. Les heures passaient vite pour ces ménagères qui ne s’arrêtaient jamais. Chaque jour, Tatène s’agenouillait rituellement pour décrasser le pavé avec une brosse à récurer. Tout à coup, la porte s’ouvrit brusquement balayant le seau d’eau savonneuse. Une ombre à contre-jour plongea aussitôt la pièce dans la pénombre.
La silhouette émergea lentement.
Elle déposa le torchon et se retourna, la main sur le cœur, en proie à un sentiment étrange.
- Dieu a entendu mes prières, s’exclama-t-elle en découvrant Antoine.
Le vieux Martin entra en sifflotant quelques instants plus tard. Il accrocha sa casquette à la porte et s’essuya les pieds.
– Tu le savais qu’il rentrait aujourd’hui, grommela-t-elle sur un ton de reproche.
-Il voulait te faire la surprise, reprit Antoine.
-Et comment l’a-t-il su ?
-Par le fils du marchand de bière, fit Antoine, ils l’ont démobilisé la semaine dernière.
-Vous êtes bien tous les mêmes, allez, fit-elle en secouant la main.
L’air de rien, la maman dévisageait son fils. Il avait de solides épaules et des mains d’acier. Deux plis creusaient ses joues, et ses yeux brillaient d’une lueur étrange. Il se dégageait de sa personne quelque chose de rassurant comme si en sa présence rien de fâcheux ne pouvait arriver. Tatène attribua cette énergie au bon Dieu qui avait exhaussé ses prières. Le silence ponctué par le tic-tac de la pendule se prolongea. Puis, on frappa discrètement à la porte.
-    On a de nouveaux voisins, chuchota-t-elle en se tournant vers Martin, ne faites surtout pas l’ours, vous ! Elle ajusta ensuite rapidement son tablier et ouvrit la porte.
Un jeune couple apportait des cadeaux, un bouquet de fleurs des champs et un paquet de tabac de la Semois.
Martin craqua nonchalamment une allumette et tira une bouffée sur sa pipe. La fumée plana un moment sous la lampe à pétrole avant de se dissiper dans la pièce.
–    Je vais préparer la table, lança Tatène, et faire une bonne tasse de café.
Sitôt les jeunes sortis, Martin remplit les verres de genièvre et l’atmosphère s’égaya. Le lard crépitait dans la grande poêle en répandant ses effluves.
- Regardez, dit Tatène, voilà que ces maudites fumées masquent le soleil !
Martin se tourna vers Antoine.
- Viendras-tu à l’église, m’fi ?
Antoine fit la moue. Il préférait lire au coin du feu et disposer du dimanche comme bon lui semblait. Ce n’est pas une offense. Dieu ne voit aucun inconvénient à ce qu’il se repose et s’instruise de ces choses spirituelles dont l’église ne souffle jamais mot.
Alors que l’écume se formait sur le café bouillant, les souvenirs affluaient autour de la table. A douze ans, le temps des osselets et des toupies était terminé pour Antoine qui devenait mineur et descendait au fond avec le père. Il buvait son verre comme les autres et ramenait sa paie. Antoine n’aimait pas l’école parce qu’on ne pouvait jamais mettre les mains dans les poches, ni parler en wallon, ni jurer comme les grands, ni parler aux personnes étrangères. Durant les récréations, seule la langue de Voltaire était autorisée.  Le comportement des fils de bonne famille le dégoûtait. Ces petits morveux faisaient tout pour plaire au maître et dénonçaient même les plus récalcitrants. Son ami Théo en avait fait les frais pour avoir osé blasphémer. Antoine l’avait vu s’agenouiller, la bouche scellée par un ruban de papier, la punition réservée aux bavards. Pendant la récréation, il avait dit au gosse de riche de demander pardon à Théo.
-  On restera copain, avait-il ajouté, je te donnerai mes billes.
- On n’a pas le droit de parler aux pauvres, avait froidement répondu le gamin en se détournant. Alors Antoine l’avait frappé au visage et le maître l’avait châtié, comme Théo.

Antoine se réveilla doucement, les paupières lourdes, la bouche pâteuse. Par moments, le vent gonflait mollement la tenture et un rayon de soleil s’infiltrait. Tatène avait déposé un bassin et une cuvette d’eau fraîche sur le lavabo ainsi qu’un encart de journal. Des fonderies recrutaient des ouvriers de l’autre côté du fleuve. Antoine se mit aussitôt en route en pensant à ces milliers d’hommes qui trimaient 12 heures d’affilée pour un salaire dérisoire de moins deux francs par jour alors que le kilo de pain coûtait 60 centimes. Les salaires de misère ne permettaient pas aux familles de manger à leur faim, mais ils n’avaient pas le choix. Antoine se présenta à l’embauche l’esprit encombré de tous ces problèmes. Il voulait rencontrer Pasteur, le directeur, et lui parler d’homme à homme parce qu’il savait se montrer accessible et écouter les plaintes des ouvriers à condition qu’ils se dépêchent de lui déballer l’affaire. Pasteur n’impressionnait pas Antoine malgré l’air sévère qu’il se donnait en visitant les ateliers. Il n’aimait pas sa façon de toiser les jeunes pour les impressionner. Le bougre n’hésitait pas à réprimander sévèrement ceux qui se plaignaient de leur sort devant la Commission du travail.
Manifestement, Antoine ne lui plaisait pas. Il sentait en lui l’adversaire, la tête dure, la nuque raide. Pasteur se méfiait de ce genre d’homme charismatique qui pourrait entraîner les autres à ne plus se laisser faire. Il n’en avait pas besoin. Sa réponse fut brève et sans appel.
-Si ça te convient pas, brailla-t-il pour que tout le monde l’entende, t’as qu’à aller voir ailleurs. Y en a plein qui ne demandent qu’à prendre ta place !
Pasteur savait de quoi il parlait. La plèbe n’était qu’un réservoir de main d’œuvre à bon marché.
C’est ainsi que des tonnes d’acier quittaient quotidiennement les hauts fourneaux. Les presses de deux cent à deux mille tonnes emboutissaient à longueur de journées et pendant que l’usine réalisait des bénéfices de deux à trois millions de francs sur un chiffre d’affaire de 26 millions par an, les dirigeants travaillaient à la mise en place d’une nouvelle ligne de navigation. La société bénéficiait d’appuis importants et forcément, l’état la soutenait dans son développement de machines à vapeur qui fonctionnaient avec les gaz récupérés des hauts fourneaux. L’armée qui prenait forme commandait des canons. Les usines tournaient à plein rendement. Des colonnes de fumées tourbillonnaient jour et nuit dans le ciel opaque. Les convois de marchandises défilaient inlassablement Puis des marchés s’ouvrirent sur la Prusse avec des commandes militaires et même un dock flottant en Russie.
Des centaines de ces machines furent vendues à l’étranger. En 1886, les affaires ralentirent sans déloger pour autant les riches directeurs de leurs somptueuses demeures  comme l’ancien château des princes évêques de Seraing, entouré de jardins, de statues et de jets d’eau, un petit coin de paradis en plein enfer…
Les ouvriers croupissaient dans des quartiers pouilleux, le plus souvent des impasses infectes plongées dan la pénombre et l’humidité avec du linge qui n’en finissait pas de sécher sur des fils tendus d’un mur à l’autre. Une simple chambre dépourvue du moindre confort exigeait un loyer mensuel équivalant à un demi-salaire. Les propriétaires étaient souvent de petits commerçants arrogants et intéressés qui ne pensaient qu’à s’enrichir. Bien que les maisons se transformaient en taudis, elles trouvaient toujours preneurs et ne désemplissaient jamais

 

 

Comme chaque année au 15 août, la petite ville s’apprêtait à la fête. C’était le mois où la gare délivrait le plus de billet. Les comités organisateurs se frottaient les mains rien qu’à penser aux recettes. La population doublait en quelques jours. Les bateaux mouches déversaient des dizaines de passagers sur les quais. Beaucoup en profitaient pour repeindre la façade de leur chaumière. On faisait peau neuve en endossant de nouveaux vêtements : canotiers, chapeaux fleuris, cols raides et larges robes froufroutantes… On paradait quitte à rogner sur le budget du ménage. Certains s’endettaient pour acheter les lampions et des guirlandes.  Tout le monde chantait au son des orgues et des accordéons, les hommes en gibus et redingote plastronnent en tête de cortège, un bouquet à la main, l’air important…rien que pour un moment. Quelques gamins se poursuivaient autour des baraques et des carrousels ou s’enhardissaient pour jeter un coup d’œil dans la salle de bal. L’orchestre venait de s’arrêter. Quelques musiciens vérifiaient leur instrument, d’autres s’épongeaient le front ou buvaient une bière. Un léger courant d’air faisait osciller les lanternes vénitiennes accrochées au plafond. De très jeunes femmes en robes colorées attendaient leur cavalier sous le regard vigilant des mères plus sobrement vêtues. Dès que la musique reprenait, les couples se formaient en tourbillons multicolores.
Antoine éclusa son demi pour se donner du courage et se faufila entre les danseurs jusqu’à la table de Catherine. Il salua poliment sa mère en s’inclinant.
- Ainsi, vous êtes le fils Eloy, rétorque-t-elle dédaigneusement.

Même si Antoine avait la réputation d’un homme sérieux et courageux, il n’était rien de plus qu’un ouvrier dont on ne peut tirer aucun profit, un mauvais parti.
Il se sentait ridicule, planté là, devant la table, avec un sourire niais flanqué sur le visage. Un malaise s’installa.
Après un moment d’hésitation, La mère rompit le silence.
- Vous travaillez ?
- A l’usine Cockerill, s’empressa de répondre Catherine.
- Aux presses, corrigea-t-il.
- On y gagne bien sa vie, admit la mère.
-  Moins bien qu’à l’étranger, Madame.
- Alors, vous allez partir ?
Des pensées noires lui traversaient le crane. Il aurait tant voulu clouer le bec à cette vieille bique cupide. L’usine, c’était l’enfer pour les damnés de la terre, mais il parvint à transformer ses pensées et eut un sourire compliceavec la jeune femme. La mère l’invita enfin à s’asseoir. Désormais, ils pourront se voir le dimanche, mais uniquement chez les parents de la fille, à l’auberge. Antoine vivait cet instant comme au travers d’un songe sans parvenir à détacher son regard du visage de la jeune fille. Il ne pensait qu’à la serrer contre lui, lui dire que sans elle, la vie n’aurait pas de sens. Dès que la mère détourna son regard, il en profita pour poser tendrement sa main sur la sienne.

- Allons danser, coupa-elle.
Il l’attira à lui.
La jeune fille remonta la main qui descendait le long de sa taille.
- Avec les garçons, c’est toujours la même chose, ils ne veulent jamais attendre.
- Je ne suis pas comme les autres, s’offusqua-t-il.
Elle le regardait avec un sourire au coin des lèvres, alors il tenta de l’embrasser.
- Arrêtes ! Ma mère nous regarde !
C’est alors que le plus terrible des tourments surgit en lui au moment où la sagesse devrait normalement intervenir, le tourment qui rend fou, ce terrible lien qui nous emprisonne, nous aveugle et nous fait prononcer des paroles regrettables :
- Il y en a un autre, c’est ça ?

Elle haussa les épaules.

- As-tu vraiment l’intention de partir à l’étranger ? Reprit-elle après un bref instant.
Il crut comprendre qu’il y a plus que cela dans sa question.
La musique s’arrêta. Elle esquiva une nouvelle étreinte.

- Je ne patirai pas sans toi, Catherine.

- On verra, s’écria-t-elle en le plantant sur place.

Antoine la regarda s’éloigner, le cœur déchiré, tourmenté par l’impuissance et la jalousie qui lui incendiait le cœur. Il se fraya un chemin jusqu’au comptoir, les deux mains dans les poches, le regard bas. Quelques ouvriers éclatèrent de rire en le voyant passer entre les tables. Antoine reconnut Denis, le frère de Catherine qui parlait à voix basse d’un air méprisant. Il cherchait la bagarre, c’est sûr. Ce n’était pas le moment. Catherine ne le quittait pas des yeux. De quoi aurait-il l’air ? Antoine n’aperçut pas le type d’assez grande taille à la musculature sèche qui l’observait à distance. Ses chaussures de bourgeois dénotaient avec ses vêtements d’ouvrier endimanché. Le tatouage sur son avant bras : deux os croisés avec une inscription Ni Dieu, Ni Maître, ne laissait aucun doute sur ses activités. La révolte et la franchise se lisaient dans son regard. Malgré sa physionomie tourmentée, il inspirait confiance. Autant de contradiction dans un même homme semblait étrange…il rappliqua.
- Tu bois trop, fit-il en donnant une bourrade amicale à
Antoine qui se retourna, les poings serrés, prêt à frapper.
L’autre se rebiffa en rigolant.
- Hè, tout doux camarade !

Les deux hommes se donnèrent l’accolade. Ils parlaient du bon vieux temps. Soudain, le visage de Théo se ferma.
-    Les catholiques engagent des provocateurs. Ils arrachent les pavés, cassent les réverbères et les vitrines des magasins pour nous faire porter le chapeau et briser nos manifestations – il marqua une pause – tous ces pains, ces morceaux de viande, ces vêtements dans les vitrines alors qu’on crève de faim, tu trouves ça normal ?
-    J’ai déjà donné, dit Antoine.
Théo l’entraîna dehors. Les deux hommes entrèrent dans une grange désaffectée aux murs tapissés d’inscriptions et de slogans qui rendaient hommage aux travailleurs.
-    On prépare la révolution, dit calmement Théo.
Les plus jeunes rassemblés autour des grandes marmites épluchaient calmement les pommes de terre pour la soupe populaire pendant que d’autres s’activaient autour du fourneau. Les braises incandescentes leur donnaient l’aspect de spectres bienveillants. Toute cette bonhomie réchauffait le cœur. Tout à coup, tous se levèrent comme un seul homme et entamèrent un chant révolutionnaire. Lève ton front avec fierté, mineur ! Ton sang versé, tes sueurs, ta souffrance germeront pour la vie et pour l’humanité !
Un étrange pressentiment envahit soudain le cœur d’Antoine. Le son des voix semblait provenir de très loin. Son cœur battait à tout rompre dans ses tempes.
–Ca va pas, demanda Théo.
Antoine lui agrippa aussitôt le bras, le regard perdu dans le vide comme en état second.
-N’y va pas, murmura-t-il d’un air solennel.
Théo le dévisageait curieusement.
La main d’Antoine se crispa de nouveau sur son bras.
-    C’est dangereux !
Le visage de Théo se décomposa. Les autres le questionnaient du regard.
Une rumeur s’éleva ensuite dans la grange puis des voix claquèrent alentour.
-    On ne se dégonflera pas !

Un des hommes prit Théo à partie

- Soit ton copain est cinglé, soit il espionne au profit des gendarmes.

-    Je le connais, répliqua vivement Théo en s’adressant à l’assemblée, ce n’est pas un espion.

-    On n’a pas besoin des conseils d’un lâche !
-    C’est quoi son problème, demanda un autre.
-    Antoine a toujours eu ce genre de vision, trancha Théo, et il ne se trompe jamais !
- On n’a pas besoin d’une voyante, gueula-t-on dans le fond.
Les gamins éclatèrent de rire.
- Il y a des…des gendarmes …à cheval…, insista Antoine sans se démonter, des soldats de la garde civique…en position… – il désigna l’angle de la rue – , à deux pas d’ici.
- Bah ! Rien que des soldats d’opérette, rétorquèrent-ils, et après ?
Antoine s’interposa, la main crispée sur le bras de Théo.
- Lâche-moi, merde ! T’es fou ou quoi ?
- Et s’ils tirent ? Que diras-tu aux parents de ces pauvres gosses, hurla-t-il soudain en les désignant du doigt.
Théo fit la moue et se détourna.
-Tu me déçois, Antoine !
-Dieu m’est témoin que ce n’est pas dans la violence que vous règlerez vos problèmes !
-Dieu, Dieu, Dieu ! T’as plus que ce mot-là à la bouche ! S’il y avait réellement quelqu’un là au-dessus,  y a longtemps que ça se saurait.
Antoine se frappa la poitrine.
-Dieu est en nous !
-Mon pauvre vieux, ricana Théo en hochant la tête, t’as drôlement changé…- il se tourna ensuite vers les autres qui voulaient en découdre – allez, les gars ! On y va !
A l’angle de la rue, des voitures-coupés, des landaus de maître, des vigilantes font la file. Les cochers attendaient que les crieurs appellent le nom de leur maître pour faire avancer les attelages.
- La voiture de Monsieur le baron de Clawert, la marquise de Prédalta, Monsieur et Madame Léon Nabelnacker, Monsieur et Madame de Roullie…
Personne ne remarqua le petit groupe d’émeutiers qui venait de  ceinturer un cabriolet. Le soûlard qui maîtrisait le cheval écumait de rage et couvrit l’homme d’injures.
- Et dire qu’on patauge dans la merde en compagnie des poux et des rats pendant que tu te remplis la panse !
- Vous faites erreur, je suis le docteur Peretz, reprit-il.
-    T’es qu’un sale bourgeois !
-    Mort aux riches !
Moshé Peretz était un juif grassouillet d’assez petite taille. Son melon dissimulait  une calvitie précoce mais il avait un remarquable sens de l’humour et un sourire qui dévoilait des dents magnifiques. Il était devenu médecin conformément au désir de son père, un officier de santé idéaliste et assez brillant qui lui avait légué la vivacité d’esprit et une certaine habileté. Par contre, il avait hérité des rondeurs de sa mère ainsi que cette propension à l’humanisme. Les Peretz s’étaient installés dans la propriété du docteur Mougeot, un riche propriétaire foncier parti en retraite au Congo. Le vieil humaniste lui avait cédé, en plus d’une partie de son mobilier, de nombreux livres et dictionnaires médicaux ainsi que divers instruments dont une pharmacie portative. Contrairement à Claes qui s’était installé en ville, avec des consultations à heures fixes réservées à des patients huppés, la clientèle de Peretz, répartie dans les faubourgs était faite de pauvres. La tension montait autour du fiacre.

- Tuons ce gros porc, Théo, ça en fera un de moins !
Théo braqua son revolver sur le toubib. Le barillet pivota. La main ne tremblait pas. Alors que l’index se crispa sur la détente, Antoine le frappa de toutes ses forces.  Le coup partit. Le cheval se cabra, renversant des hommes. Antoine grimpa de justesse dansle cabriolet qui fonça droit sur un peloton de la garde civique. Les hommes venaient de prendre position. L’officier hurla un ordre. Les rangs s’écartèrent puis se reformèrent aussitôt derrière la voiture. Les soldats ouvrirent ensuite le feu.  Les balles vrombissaient, d’autres se perdaient en sifflant. Pris de panique, les insurgés se dispersèrent en hurlant des injures. Antoine rendit les rênes à Peretz et mit pied à terre. Il palpa les jambes du cheval, vérifia le harnais comme si le monde n’existait plus. Peretz tenta de l’aider d’un geste malhabile puis se retira voyant qu’il n’était d’aucune utilité.

-Vous m’avez sauvé la vie, Monsieur, fit-il

- C’est rien, fit Antoine en souriant.

- La vie, ce n’est pas rien, Monsieur,, surtout pour un médecin

Antoine le regarda profondément comme s’il lui sondait l’âme. – Vous avez de grandes choses à faire, reprit soudain Antoine d’un air grave, rien de ce qui s’est passé n’est le fruit du hasard. Troublé, Peretz l’invita à le suivre à l’hôtel Maurin, Il s’acquitterait ainsi de sa dette en lui présentant du beau monde et des jolies femmes. Antoine lui répondit simplement qu’il acceptait l’invitation en précisant que son cœur était pris. Les pelotons de gendarmerie et de la garde civique postés devant l’hôtel leur lancèrent un drôle de regard. Quelques chevaux piaffaient d’impatience. Des sabots frappaient le pavé. Peretz semblait mal à l’aise dans ses vêtements souillés. Il lui manquait une guêtre, la manche du veston d’Antoine pendait lamentablement. Un voiturier appuyé contre une berline le salua au passage. -Laissez passer, ordonna une voix du fond de la cour. Un domestique accourut aussitôt et les escorta jusqu’au hall. Il épousseta sommairement les chapeaux et secoue le caban du médecin. Antoine remarqua les redingotes noires et les gibus alignés dans le vestiaire. Un domestique échangea un regard complice avant de l’introduire dans le salon. La rumeur confuse couvrait à peine les musiciens d’un quatuor. Les buffets croulaient sous les sandwiches, petits fours, bouteilles et seaux à champagne. Le vertige le prit comme face au gouffre de néant qui séparait les riches des pauvres, le fossé des générations. Antoine entrait dans les profondeurs du gouffre de Charybde.  Les gens du monde en tenue de gala déambulaient sous d’immenses lustres Empire pendant que des larbins se faufilaient entre eux avec déférence. Jamais, il n’aurait imaginé autant de richesses. Le spectacle ostentatoire n’était pourtant que du bluff. Tous ces buveurs de gloire qui paradaient en grandes tenues n’étaient que les acteurs d’une farce désopilante. Tous arboraient fièrement, sabres, bandeaux tricolores et décorations, barbes parfaitement taillées, moustaches cirées à la Napoléon III. Les toilettes des élégantes scintillaient de milles paillettes dans le décor rouge et or de la salle et les femmes généralement couvertes de la tête aux pieds se dénudaient subitement le soir en robes légères et vaporeuses aux décolletés plongeants. Elles ondulaient de la croupe, la poitrine décorée de parure de turquoise, d’opale et d’argent et les cheveux remontés en chignon, un éventail à la main. Antoine sentit une colère l’envahir en pensant aux ouvriers qui trimaient dans les culs de basse fosse.  Tout à coup, l’industriel Pasteur traversa la salle en compagnie d’un Général d’armée et du gouverneur de la province. Ils marchaient d’un pas pressé comme pour annoncer une nouvelle importante aux échevins rassemblés devant l’entrée. -C’est fini, annonça l’officier, les malfrats ont déguerpi sans demander leur reste.

- L’incident est clos.
Madame Pasteur regagna sa table et en profita pour raconter l’aventure survenue la nuit dernière peu avant d’aller se coucher. Elle parlait d’un air affecté en agitant son éventail
-    Figurez-vous, ma chère, qu’un de ces bons à rien d’ouvrier s’est introduit chez nous par effraction en nous menaçant d’une arme.
-    Qui vous dit que c’était un ouvrier ?
-    Rien qu’à ses mains sales et à l’odeur fétide de ses vêtements …
-C’est vraiment terrible, s’indigna une élégante. Dans quel monde vivons-nous… ?
-Et tout ça pour de la nourriture,  vous vous rendez compte ?
Antoine s’arrêta net à leur hauteur, blême d’indignation.
Peretz le tira aussitôt par le bras.
- Rappelez-vous nos conditions, murmura-t-il rapidement à son oreille, n’oubliez pas que vous êtes un juste !
- Ces gens, bafouilla Antoine, ils…ils sont odieux !
- Je sais, je sais, coupa le médecin en l’entraînant vers le bar.
L’épouse du général avait repris son récit d’un air hautain comme si rien n’était :
- Mon mari, lui, n’aurait pas hésité à tirer !
- On ne peut plus se fier à personne de nos jours… Ces misérables rançonnent même les honnêtes gens sur les routes : ils exigent un droit de passage, vous vous rendez compte ?  Ils veulent de l’argent ou de la nourriture et ceci à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.
Les autres dames écoutaient, pétrifiées d’horreur, d’autres donnaient leur avis  :
- Leur progéniture ferait mieux d’aller travailler plutôt que de traîner dans les rues à ne rien faire !
- Vous avez raison ! Leur salaire aiderait au moins leurs parents à vivre plus décemment et à se laver plus souvent.
- Leur place est dans les usines… !
- Ou dans les charbonnages !
Madame Pasteur interpella la jeune épouse de Peretz :
- Et vous, ma chère enfant, que pensez-vous de tout cela ?
Prudente, la jeune femme hésitait.
-J’ai peur…mon époux a été agressé.
-Vous voyez, s’exclama la pharisienne. Qu’est ce que je vous disais ? Les ouvriers haïssent même les médecins…
La dame secoua tristement la tête.
- Décidément, nous ne serons tranquilles que lorsque toute cette racaille sera… – elle se ravisa tout à coup, honteuse de s’être abandonnée à la colère – je sais que votre mari exerce l’art de guérir, mais c’est plus fort que moi. Ces gens sont d’une telle grossièreté, toujours à traîner dans les cafés et à proférer des injures même devant leurs enfants qu’à mes yeux, les épidémies de choléra prennent tout à coup des allures de vengeance divine…
- Vous savez, mon général, ajoute Pasteur, avec ces anarchistes, on ne sait jamais à quoi s’attendre…
- Ce sont tous des va-nu-pieds !  Il y en a même qui ont infiltré nos rangs ! Rien ne les arrête. Il faut voir avancer les femmes face aux armes… Mais nous avons mis au point de nouveaux dispositifs de répression. S’ils ne respectent pas les sommations – il pointa son doigt sur une cible invisible et sa bouche articula une détonation. -Il faut trouver les meneurs, dit Pasteur, nous les affamerons s’il le faut et nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour qu’ils croupissent en prison le plus longtemps possible – il se ravisa tout à coup – toutefois il serait bon de protéger ceux qui veulent travailler des fauteurs de troubles socialistes ! – Des patrouilles circulent dans les quartiers chauds, dit le gouverneur, dès cinq heures du matin. Et s’il le faut, on fera intervenir la cavalerie ou la garde civique. Regardez aujourd’hui comme tout est rentré dans l’ordre.
Le Maire semblait inquiet.
- Si je vous ai bien compris, Monsieur le gouverneur, vous me demandez de faire feu sur la foule en cas d’une nouvelle émeute ?
- Ne vous inquiétez pas, mon cher. Le ministre de l’intérieur vous couvre !
- Mais, il y aura des morts…
-  Il existe trois possibilités de parer à l’échec : la première consiste en faisant fuir le Roi sur une case hors d’atteinte, loin des frontières… La seconde est de supprimer les pièces qui le mettent en péril. La troisième consiste à interposer une pièce entre le Roi et les assaillants, vous comprenez ? Pour vaincre, il faut consentir à certains sacrifices comme par exemple celui de perdre des pions !
Si nous entraînons nos soldats à ne plus penser c’est parce qu’il est plus facile de détruire les volontés que de les diriger.
De retour au bar, Peretz informa Antoine que le Président Steen et le docteur Claes l’attendaient et accrocha un bouton de rose écarlate sur le revers du veston d’Antoine.
-    J’ai dit au barman de prendre soin de vous, confia-t-il en déposant discrètement quelques billets sur le comptoir.
L’homme acquiesça aussitôt en remplissant des verres de champagne.
Antoine avait connu Claes à la mairie, le jour des conscrits, lors du tirage au sort. Chacun conjurait la malchance à sa façon et tous les moyens étaient bons pour éviter de tirer un mauvais numéro. Les mères allaient consulter les devins ou les « tapeuses de cartes ». Si ça tournait mal, on le mettait sur le compte du manque de foi…Certains effectuaient des pèlerinages ou ne passaient jamais sous une échelle appuyée contre un mur tandis que d’autres dormaient dessus, ou se munissaient de talisman, d’un sachet de terre « bénite », un morceau de corde d’un pendu ou encore d’un os prélevé sur un cadavre, la veille… Le jour du tirage, les bouteilles se débouchaient sur le chemin de l’aller et de retour ce qui donnait lieu à des soulographies. Tout servait de prétexte à boire. Faut être un homme, comme on disait, et un homme, ça se bourre la gueule !
On reconnaissait les conscrits à leur démarche vacillante, le numéro glissé sous le ruban de leur chapeau.
Le tambour s’arrêta. Antoine plongea la main et retira un petit étui. Dès qu’il ouvrit la cossette, son visage se décomposa.  Claes exhiba le sien en pouffant de rire. Les nantis n’avaient pas besoin de sortilèges ni de grigris. Il leur suffisait de verser la somme équivalent au coût du recrutement pour que l’armée libère aussitôt le rejeton de ses obligations. Les Claes avaient les moyens. 1600 francs pour se faire refuser au conseil de révision, une peccadille pour les riches, des années de travail pour Antoine…
Les idées rebutantes du jeune médecin l’avaient choqué.
Claes avait conservé les mêmes traits d’un visage vigoureux, taillé dans la masse. Sa chevelure coupée en brosse et une grosse moustache lui donnaient un air respectable bien que tout observateur un tant soi peu adroit aurait remarqué dans ce personnage la physionomie générale d’un homme rusé capable de se montrer très violent. Contrairement aux autres médecins qui vivaient loin de la pollution, Claes avait décidé de rester en ville. Il s’était fait bâtir une grande maison à plusieurs étages en plein milieu d’un immense parc entouré d’un mur rehaussé. A cette époque, comme les riches ne craignaient ni le fisc ni les signes extérieurs de richesse, il s’en était donné à cœur joie en décorant les façades de balcons ajourés, d’astragales et de tourelles qui se dressaient aux quatre coins du bâtiment. Le parc resplendissait sous les teintes multicolores des plantes vivaces qui enserraient de petits sentiers gazonnés.
Comme les pouvoirs politiques n’encourageaient guère la recherche, les remèdes et les préventifs livraient une concurrence des plus déloyale aux praticiens devenus la risée du peuple. La presse les caricaturait au chevet de leur patient, ridicule et impuissant, avec un croque-mort qui patientait derrière la porte. Claes refusait d’admettre que l’hôpital soit l’antichambre de la mort alors que les maladies infectieuses s’y propageaient facilement. Tout était bon au personnel pour augmenter ses appointements. Il était fréquent que des infirmières et des religieuses exigent des gratifications assez considérables selon leurs capacités et la sévérité du régime auquel le patient était soumis.
Claes passerait l’éponge sur le trafic des œufs et du lait à condition que les sœurs hospitalières empêchent les infirmiers et les filles de salles de boire de l’alcool durant leur service. Ca limiterait les dégâts…
Si les superstitions allaient bon train, elles ne faisaient que trahir les lacunes de la pharmacopée dont profitaient des escrocs et des charlatans sans scrupules ce qui obligeait Claes et les autres médecins à former une commission administrative. Il fut décidé que l’élite locale  se réunirait deux fois par mois dans un hôtel très réputé afin de discuter de l’opportunité d’écarter toute concurrence déloyale et de sédentariser les ambulants en vue de les envoyer travailler dans les usines. Un magistrat apportait ses conseils, les riches propriétaires, leur pratique de l’économie, et les industriels, leur expérience de l’organisation à but rentable.
Tous formaient une puissante oligarchie discutant de l’organisation politique de la vie et de la cité, refusant les idées sociales qui ne leur rapportaient rien. Certains membres de l’opposition dénonçaient cet élitisme à cause de leur esprit de coterie mais les médecins restaient les plus forts et baisaient les pieds du pouvoir. Dépourvus de tout dosage social, tous s’accommodaient fort bien de l’analphabétisme de la population dont ils profitaient effrontément.

En général, les médecins de province fixaient le montant de leurs honoraires d’après la fortune du patient. Si les résultats obtenus étaient satisfaisants, il passait un accord avec la famille du malade qui lui rendrait par la suite de menus services en guise de paiement. On soignait la gourmandise des riches par des saignées, des diètes et du mercure pour leur syphilis… Les résultats s’avéraient si insignifiants que ses patients mouraient en cours de traitement. L’église donnait alors les saints sacrements et l’hôpital devenait l’antichambre de la mort.
Pendant ce temps, les superstitions allaient bon train et trahissaient des lacunes bien réelles.

Les deux pachas accueillirent Peretz d’un sourire hypocrite et tous allèrent rejoindre l’évêque de Liège dans le calme d’un petit salon. Le religieux se tenait un peu voûté avec un crane conique de serpent.
- Que vous est-il donc arrivé, mon cher Peretz ? Seriez-vous blessé ?
Peretz découvrit avec étonnement que sa main était ensanglantée .
- Une rumeur dit que des ouvriers rançonnent les passants sur les routes et que ces sauvages vous ont molesté ?
-    Oui, mais un homme m’a sauvé in extremis et je ne lui ai même pas demandé son nom, mentit Peretz.

- Et ces brigands, vous pourriez les reconnaître ?
- Non, mentit de nouveau Peretz, ils avaient le visage dissimulé  sous un foulard.
Le ton de l’évêque se fit soudain plus coupant :
- C’est à cause de ces idées socialistes, docteur, elles proviennent d’un système injuste, impie, une véritable peste mortelle !

- Pour christianiser le peuple, l’église doit se faire peuple. Il est donc inutile de ramer contre le courant…
Peretz écoutait d’une oreille distraite, le regard perdu. Le prélat revint sur la question.
- Nous parlions de l’Eglise, mon fils, nous pensons qu’elle doit se faire peuple. Qu’en pensez-vous ?
Peretz se pencha vers son oreille.
- Et bien, Monseigneur, avant de se faire peuple, l’église devrait prendre parti pour lui.
Choqué, le religieux ne put que bafouiller :
- Par…la Sainte Croix, qu’insinuez-vous, mon fils ?
-  Qu’il est facile de poser des pièges sur les mots quand on s’adresse à des gens simples dont beaucoup sont illettrés !
- Par le ciel, Peretz, que voulez vous insinuer ? – il pointa un doigt menaçant – L’obstination au démon est condamnable ! Soyez donc plus clair dans vos propos. Oseriez-vous  dire que les prélats ne se soucient pas du sort de leur prochain ?

Claes s’immisça dans la conversation.

- Peretz est encore jeune, monseigneur, mais il finira bien par comprendre que nous agissons pour un bien…

L’évêque le regarda entraîner le jeune médecin à l’écart sans sourciller. – -Je ne vous comprends pas, psalmodia Claes d’une voix fébrile, auriez-vous oublié la corporation à laquelle vous appartenez ? Que faites-vous de votre serment ? Peretz baissa le regard. Claes avait autant de conscience qu’un panier en osier. Il n’y avait plus de morale en ces hommes, lacunes qui ne les empêchaient nullement de prêter serment ou de jurer fidélité…

-    Allez vous excuser, ordonna subitement Claes.

L’évêque agita un doigt réprobateur à Peretz

-  Vous ferez repentance – puis il se pencha vers lui. – Pensez à votre avenir, chuchota-t-il, vous avez toute la vie devant vous… ne soyez donc pas si …comment dire…si …truculent dans vos propos. De quel côté êtes-vous donc ? Peretz se prosterna et baisa sa bague. Il fit tout cela machinalement plutôt préoccupé par Antoine qui l’attendait au bar et son épouse qui baillait d’ennui derrière son éventail.
-    Votre ami est parti, et votre épouse s’impatiente confia le barman en indiquant les tables du menton
- Où étais-tu, demanda-t-elle, le Maire t’a cherché partout.
-Tu… m’as cherché partout, rectifia Peretz en lui souriant.
-Où diable étais-tu passé, Moshé ?
- Justement là où le diable n’est pas censé se trouver, et pourtant…
- Que de mystères, mon ami !
- J’étais avec mon pote l’Evêque Lambermont, avoua-t-il en vidant son verre d’un seul trait, on taillait une petite bavette.
-Serais-tu devenu fou, Moshé ? Décidément, je vais finir par croire que tu te soucies de moins en moins de ta carrière.
- Aux antisémites, glapit-il en levant son verre, et à Antoine, mon véritable sauveur !
Peretz éclusa un second verre cul sec.

Le lendemain, au lever du jour, Antoine avait rejoint les longues files d’ouvriers en marche vers le charbonnage avec le bouton de rose accroché à sa veste. Les images de la veille défilaient dans sa tête… Tout se mélangeait. Il est redevenu un esclave sur le carreau de la mine et passait ses journées à charger et décharger les wagonnets qui revenaient des tailles de six heures du matin jusqu’à six heures du soir et tout cela pour emplir les poches des scélérats, les exploiteurs. On trouvait de tout sur le carreau des mines, machinistes, forgerons, trimardeurs, ces vieux mineurs au visage renfrogné employé à la bricole. Les seuls qui acceptaient de descendre au fond étaient des étrangers venus découvrir l’Eldorado. Ils travaillaient deux fois plus sans et gagnaient trois fois moins, trop heureux d’avoir du travail. Ils acceptaient tout sans jamais rechigner et ça n’annonçait rien de bon pour l’avenir. Théo avait raison de se révolter. Leur comportement moutonnier risquait de niveler par le bas tous les combats sociaux des anciens qui s’indignaient de plus en plus. Ces étrangers étaient pourtant de braves types très courageux qui avaient aussi une famille à nourrir. Hélas, il n’y avait pas que des parangons sur le carreau. Plus loin, l’ingénieur haranguait une centaine de mineurs qui refusaient de descendre. La situation s’envenimait. Dès qu’il tourna les talons, on placarda des affiches à l’entrée d’un puits annonçant une grève sauvage. Les ouvriers revendiquaient une vie décente, ils voulaient manger à leur faim. Un comité distribuait des tracts devant un portail. Théo s’approcha d’Antoine.
- T’avais raison, les soldats nous attendaient au bout de la rue. On n’a pas été plus loin, maintenant les autres me prennent pour un dégonflé.
- T’occupes pas de ça… !.
-    C’est ce qu’on va voir, grogna-t-il, je vais couper les câbles et crever les chaudières !
Théo se mit aussitôt à hurler dans un porte-voix en déambulant parmi les hommes

- On se moque de nous ! Notre sang coule sur cette houille qui va chez les riches.  Alors, aujourd’hui, on ne descendra pas !
Une rumeur s’installe d’abord puis tous scandent

- A bas l’ingénieur !

-Le charbon ne montera plus !

Tout à coup, des cris retentissent à l’opposé, dans le fond de la cour.
- Les soldats sont arrivés ! Ils bloquent la rue !
Antoine savait que l’armée ne les ferait pas reculer. Son regard croisa celui de Théo. Un rictus de haine lui déformait le visage. Une fumée noire s’élevait déjà à l’horizon, estompant une partie du paysage. La tempête approchait. Les chevaux de la garde civique étaient nerveux. Certains se cabraient.
Le sous-officier se présenta au rapport du commandant à court d’haleine.
- Nous avons reçu l’ordre de tenir la position, mon commandant, mais d’autres bandes avancent déjà à revers. Ils sont nombreux.
- Procédez à la première sommation !
- C’est fait, mon commandant, mais ils continuent d’avancer.
- Alors, faites un second feu. Vous devez garder votre position à  tout prix ! Tout se passa très vite. Les ouvriers du premier rang s’écroulèrent, les autres se dispersèrent dans tous les sens pour échapper aux balles. Une heure s’écoula sans que rien ne se passe. Quelques soldats de faction abattaient quelques récalcitrants alors que le plus gros des troupes regagnait la caserne. Antoine donnait les premiers soins aux blessés dans une infirmerie improvisée. On enjambait des civières comme sur le front. Certains geignaient, la pénombre gémissait. Il régnait un désordre indescriptible dans la cour. La mort planait. Un courant d’air glacial fit virevolter la poussière noire en suspension. Quelques mètres plus loin, une lampe à pétrole éclairait faiblement un corps recouvert d’un drap maculé de boue et de sang. Dès qu’Antoine ôta la gaze du bandage qui recouvrait une partie de son visage, le mourant entrouvrit les paupières. Antoine remonta la mèche de la lampe. Une bouffée de fumée noire s’en échappa aussitôt.

-    Théo ?

-     Ne… m’abandonne pas, frère. Il parlait d’une voix faible, les yeux baignés de larmes

Antoine lança un regard désespéré sur les civières vides faiblement éclairées. Les reflets jaunâtres donnaient aux visages une apparence spectrale.
-Je vais revenir avec un toubib !
- Je… vais mourir…?
- Bien sur que non.
La main de Théo retomba sur la civière et abandonna un petit médaillon qui roula sur le sol, le visage d’une jeune femme au sourire enfantin.
- Maman, murmura le blessé.
Ses yeux roulaient dans tous les sens. Antoine le secoua doucement comme pour le réveiller  et sa tête retomba aussitôt sur la civière. Théo lui agrippa le bras dans un dernier soubresaut d’énergie avant sombrer dans la torpeur. Par moments, il appelait sa mère en une longue plainte qui déchirait le silence. Antoine se boucha les oreilles puis se redressa.
- Ou est passé ce fichu docteur, hurla-t-il.
Un maître ouvrier claudiqua jusqu’à lui en hochant tristement la tête.
-Il ne viendra pas ! Ceux qui sont sur les civières n’en ont plus besoin…et nous, ben, on s’en sortira…
Antoine se précipita vers la demeure la plus riche du quartier. Il était tard. La brume tombait sur la propriété, une brume épaisse qui étouffe le bruit des pas. Quelques halos de lumière jaunâtre scintillaient sur la façade. Une autre lumière restée allumée sous une tonnelle éclairait des jeunes femmes en plein nettoyage. Leur journée avait été exténuante. Après le five o’clock, Madame avait décidé de prendre le repas du soir dans le parc, sous la grande tonnelle chauffée. Le service devait être impeccable, comme chaque jour. La méfiance et la crainte se lisaient dans le regard des domestiques. Les maîtres ne pardonnaient la moindre faute. Ils ne prélevaient pas sur les gages, préférant renvoyer le coupable, sur-le-champ. Quoique taillables et corvéables à merci, les gens de maison étaient correctement logés et nourris et, comme leur salaire dépassait de loin celui des ouvriers, tous les abus étaient permis… La plupart des gens de maison employés aux corvées dépassaient à peine l’âge de quinze ans et n’étaient pas mieux traités que les anciens beaucoup plus expérimentés dans leur service. Madame vérifiait elle-même l’argenterie de famille d’un air soupçonneux, recomptant les couverts chaque semaine avec une minutie extrême. Monsieur avait enfilé son peignoir de soie chamarrée avant de se retirer dans le fumoir pour y lire un journal, l’esprit en paix.  Antoine s’était tapi dans les fourrés en voyant approcher une silhouette.. La jeune femme retroussa légèrement sa robe afin ne pas se trébucher dans le parc. Elle respirait profondément pour se donner du courage avant de s’engager dans l’allée. Il l’appela à voix base.
- Catherine !
- Je t’ai attendu tout à l’heure, fit-elle sur un ton de reproche, tu n’es pas venu. Maintenant,  c’est trop tard !

-    Il y a eu  de la bagarre à la mine, rétorqua-t nerveusement, Théo est blessé, près de la tour d’extraction du charbonnage, à trois cent mètres d’ici.

- C’est grave ?

- Une balle – il pointa l’index sur son foie. Il lui faut un médecin, sinon il va mourir. La jeune femme porta les mains à son visage, l’air catastrophé

- Je ne suis qu’une bonniche, moi, ici  !
- Oui, mais ils ont un téléphone !

Elle hésitait. Ses mains tremblaient. Elle inspira longuement, profondément, pour se calmer.

Une voix autoritaire s’éleva dès qu’elle franchit la porte d’entrée. -Comment ça, un médecin ? La silhouette Pasteur apparut sur le parvis. – Que se passe-t-il encore ici, bon Dieu ? Qui est là ?

Antoine avança dans la lumière.
- Vous êtes dans une propriété privée, Monsieur, hurla aussitôt Pasteur, je vous somme de  déguerpir, sur le champ !

- Il y a un blessé qui perd tout son sang et…

-    Et alors, coupa l’industriel d’une voix sèche, que voulez-vous que j’y fasse ? Que j’appelle un toubib chaque fois qu’un de ces petits merdeux se blessera dans la rue, le soir, à l’heure où les braves gens dorment ?

Il se détourna avec dégoût.

Antoine insista : – Il est mourant, Monsieur et vous avez un téléphone ! Pasteur fit la sourde oreille et grommela d’un air goguenard :

- La police recherche des meneurs, des petits casseurs… Votre visage me dit quelque chose… Après un bref moment de réflexion, l’épouse de Pasteur lança vertement :

- Où est le blessé ?

-    Au charbonnage, enchaîna Antoine, près de la tour d’extraction. Après avoir toisé sa femme, Pasteur se détourna, les lèvres arquées en signe de mépris, renfrogné, il pointa l’index menaçant .

- Jamais plus vous ne travaillerez, dit-il, nulle part ! Vous êtes fini, mon vieux !

Catherine le regardait s’éloigner, les yeux au bord des larmes. C’est alors que la maîtresse de maison l’appela. Elle se tenait devant la grande table, les bras croisés. La jeune femme arriva en silence, les yeux baissés. Ses longs doigts trituraient nerveusement le bord de son tablier. -Comme il n’entre pas dans mes habitudes de prélever sur les gages, vous …

- En voilà assez ! s’exclama Catherine, sous l’emprise d’une force étrange, elle arracha ensuite brutalement son tablier et le jeta par terre. La harpie demeura quelques secondes sous le choc, la bouche entrouverte, articulant des sons inaudibles. Catherine lui lança ensuite son bonnet au visage.

- Vous me dégouttez, dit-elle, vous n’avez même pas prévenu le docteur ! Quant à cette table, débarrassez-la vous-même ! La furie qui déambulait dans la pièce comme un tigre en cage se mit à hurler.

- A la porte ! Petite insolente ! Vous…vous  êtes renvoyée ! Retournez chez les gens de votre espèce ! La porte claqua avec une telle violence qu’une gravure du Christ se décrocha du mur et se brisa sur le sol.

Le lendemain, la nouvelle se répandit dans le voisinage comme une traînée de poudre.  Après l’enterrement de Théo, tout le monde se retrouva dans l’arrière cuisine et les langues se délièrent
-  On commençait avant l’aube, confia Catherine, nous descendions ensuite dans les caves humides chercher les seaux de charbon afin d’allumer les foyers de façon à ce que les maîtres aient de l’eau chaude en permanence. Puis, il fallait astiquer leurs chaussures, les meubles, les parquets, récurer leurs cuivres et l’argenterie, nettoyer les nombreuses vitres, les carrelages… Certains soirs, après avoir rangé la vaisselle, on aidait Madame à délacer son corset. Ce n’est qu’après toutes ces corvées que nous avions droit au repos – et quel repos… car lorsque le cocher rentrait ivre aux petites heures, bourré de bons sentiments, il valait mieux être sur ses gardes puisqu’ aucune serrure ne fermait…
- Ma pauvre, dit Antoine.…
- Oh, il n’y eut pas que des inconvénients, Madame me faisait parfois cadeau de ses défroques…mais de quoi aurais-je l’air dans ces vêtements de tulles, de satins et de velours, sans frou-frou, ni jupons… -  Rien ne vaut du bon drap pour travailler, disait-elle, de la serge bien solide et bien raide, des tabliers rugueux en calicot, c’est tout juste bon pour nous…
Catherine pleurait à chaudes larmes sur son épaule. Il passa une main sur sa joue puis déposa un baiser sur ses yeux rougis par la peine.
Tout à coup, de petites gouttes de pluies se mirent à tomber, le vent se leva, la bourrasque leur laissa à peine le temps de se mettre à l’abri. Catherine ôta sa pèlerine et la déposa sur les épaules d’Antoine.
Elle regardait le ciel d’un air inquiet. La pluie diluvienne martelait les vitres, les toits, inondant la rue.
- Crois-tu qu’il pleut autant à l’étranger, demanda-t-elle.
Antoine leva les yeux au ciel, sans répondre, le visage ruisselant.

– Je ne sais pas, mais de nouvelles rumeurs circulent dans la vallée, des tracts racontent que les patrons installent des fonderies et des laminoirs en Allemagne et même aux Etats-Unis, disait-on, la paie est bonne ! Il faut des hommes pour construire des lignes de chemins de fer ! Il y a du travail dans les cokeries, les briqueteries, les mines de zinc, de plomb, de sel. Les salaires sont bien meilleurs qu’ici. Il y a des primes et de nombreux avantages pour ceux qui acceptent de partir.

-Tu devrais aller aux nouvelles, conseilla-t-elle. Antoine descendit en ville afin de vérifier les ouï-dire. Une longue file d’ouvriers en sarraus de toiles usés et maculés de graisse patientait dans la cour d’une usine. Une expression indéfinissable marquait les visages de ces hommes, comme celle des soldats perdus sur un front lointain… Le gardien quitta sa guérite en voyant Antoine.

-   Y a de l’embauche, demanda Antoine.

- Va voir le chef ! Un panneau indiquait les services administratifs et des noms en lettres blanches. Il suffisait de suivre les flèches. Plus loin, quelques ouvriers quittaient un bâtiment fraîchement repeint en plaisantant. Tout cela a quelque chose d’accueillant. Quelques instants plus tard, un homme de petite taille vêtu d’un tablier grisâtre fit entrer Antoine dans un bureau en pagaille. Des dizaines de dossiers s’entassaient en équilibre instable sur des étagères improvisées. Le contremaître débobina son laïus habituel. Ensuite, il lui donna une feuille imprimée et ne put retenir un petit cri de surprise en découvrant qu’il savait lire, mais aussi écrire et même calculer. -Voilà une bonne recrue, dit-il, un homme à qui l’on peut confier des responsabilités et qui ne se montre pas trop exigent. Les gars posent trop de question. Et comme Antoine s’en fichait éperdument d’être là ou ailleurs, le recruteur n’insista pas. Ca lui facilitait le travail. -    Attends les instructions, dit-il simplement en reprenant la feuille.
Ces méthodes expéditives et le ton bourru du chef lui rappelaient étrangement le joug militaire sauf qu’ici l’ouvrier sérieux peut se constituer rapidement un petit capital. Catherine pourrait même l’accompagner. Ce serait formidable. Cette étrange prémonition lui donnait des ailes. Catherine savait préparer toutes sortes de plats….Avec son expérience, elle pourrait même gérer une petite auberge.  De plus, elle avait le sens du commerce. Ce n’était pas les clients qui manquaient. Il en arrivait de plus en plus qui ne trouvaient pas de logements. Ces ouvriers déracinés aimaient se retrouver dans ces auberges, la nourriture leur rappelait le pays, et surtout on y parlait wallon…
La première fois qu’il vit Catherine, Antoine savait qu’elle était faite pour lui, même si elle ne lui avait pas rendu son sourire. Ca ne comptait pas. Il se sentait prisonnier d’un sentiment qu’il ne comprenait pas. Ils s’étaient de nouveau croisés sur le parvis de l’église et s’étaient promis de se revoir sans permission. C’était donc ça aimer ? Une sorte de tourment qui nous envahit subitement, un manège enivrant ? Cette impression étrange mêlée de joie, de peine et de nostalgie, ce serrement au cœur qui nous prend comme à la veille des grands départs, des longues séparations ou des retrouvailles… Le temps passe trop vite quand on sait qu’il faudra bientôt partir
Ils se voyaient de plus en plus souvent. A tout moment, le visage souriant de Catherine lui apparaissait, comme une image furtive. Il pensait à son corps svelte et mince, au galbe de ses jambes. Il sentait son souffle tiède et l’odeur enivrante de sa peau … Il se revoyait virevoltant sur un air de polka, ses mains enserrant sa taille, le ruban bleu passé dans ses cheveux blonds lui effleurait la joue, un ruban assorti à son regard …
Le mariage eut lieu en 1873, le 15 avril. Le couple loua une petite salle dans le village et organisa une fête. On y fit un bon feu car il faisait froid pour la saison.  Il y avait toutes sortes de tartes et de gâteaux sur les tables, la bière coulait à flot, on dansait au son des accordéons. Toutes les familles étaient présentes, enfin réunies l’espace d’un moment. Le soir, chacun rentrait chez lui et reprenait ses habitudes, la routine de son existence. Le lendemain, le couple embarqua pour l’étranger…

Les années passèrent.

Depuis l’inauguration de la ligne vers Liège, la petite gare accueillait toujours plus de voyageurs puisque le prix des billets était quatre fois moins cher que celui de la diligence. Il y avait des lignes partout bien que la plupart étaient réservées aux convois de marchandises provenant des usines. Un phénomène en pleine expansion et porteur d’emploi. Des ouvriers avaient même construit des guérites adossées au viaduc pour les gardes barrières. A chaque passage de train, ils saluaient les gens avec truculence et en profitaient pour raconter des anecdotes amusantes. L’hiver, on parlait moins. Les gens relevaient le col de leur manteau pour se protéger du froid et marchait avec empressement dans les rues mal éclairées, la jambe raide, la tête rentrée dans les épaules et les mains enfoncées dans les poches. Tout était prétexte à déboucher une bouteille. Dans les cafés, les conversations allaient bon train. On échangeait les dernières nouvelles des émeutes, des épidémies, et des morts…souvent des bébés, des tracts anarchistes circulaient … des artistes ambulants n’osaient plus s’aventurer dans les rues sans risquer des poursuites judiciaires.
– Ils sont trop bruyants, disait-on.

En fait, comme les usines avaient besoin de main d’œuvre, on en profitait pour les sédentariser supprimant du même coup la concurrence aux boutiquiers installés sur la commune C’est ainsi que disparaissaient les petits métiers.  On parlait aussi du troupeau fou qui avait traversé la ville, des blessés parmi les passants, des auvents arrachés. L’histoire du tombereau chargé de tonneaux qui avait heurté le train arrière d’une calèche faisait aussi le tour des comptoirs. Les élus locaux inauguraient un nouvel établissement destiné à réunir les différents partis politiques. Plusieurs petits groupes s’animaient et se houspillaient déjà… Un crieur essayait de vendre ses gazettes près des voitures attelées.

- Demandez la Province  ! Les chefs de files socialistes assignés ! Six mois de prison pour les émeutiers !

Dès qu’une locomotive siffla au loin, une troupe d’hommes, de femmes et d’enfants se précipita sur les quais pour acclamer la caravane de fer fonçant à plus de 50 km/heure en crachant des bouffées de fumée blanche.  La crasse des voitures trahissait un voyage long et pénible malgré le confort des petits salons de première classe. Antoine posa enfin le pied sur la terre natale. Catherine le suivait en tenant un garçonnet par la main. L’enfant était curieux de tout, il voulait tout voir, tout savoir. Et comme les locomotives le passionnaient, Antoine lui montra l’abri du mécanicien et les flammes de la boite à feu qui rougissaient les joues.

- Tu vois, Martin, dit l’ouvrier, la vapeur qui vient de la chaudière pousse le piston – Il fit un geste de va – et- vient avec la main imitant le mouvement des roues motrices ce qui permet de remorquer les wagons. – -Elle respire bien fort, s’inquiéta l’enfant en voyant la vapeur expulsée par la cheminée.

- Et ça, c’est quoi ?

- Un régulateur, petit.

- Plus tard, je conduirais des machines, lança-t-il fièrement.

Antoine échangea un clin d’œil complice avec le mécano puis l’enfant se précipita aussitôt vers le chef de gare et l’aida à refermer quelques portières. L’ouvrier occupé à vérifier les accouplements s’approcha du chef en épongeant son visage couvert de suie.

- Tu les connais ? demanda-t-il.

-    C’est Antoine, le fils cadet des Eloy…

-    Il revient de Russie ?

-    La dernière fois que je l’ai vu, il était moins fier…

-    Moins fier ? -    Paraît qu’il a tué un homme à l’armée et qu’on l’a chassé.

-    Comment le sais-tu ?

-    Mon neveu était dans la même unité.

-    J’ai entendu parler de cette histoire, il paraît que c’est un accident. -    Ouais, ben moi, je pense qu’il a fait exprès.

Quelques calèches alignées devant la gare attendaient les clients. Les cochers tirés à quatre épingles et coiffés d’un haut-de-forme montaient fièrement la garde, cravache à la main devant leur attelage. Antoine embarqua avec sa petite famille pour les corons. L’intérieur de la voiture est entièrement tapissé de soie rare sans doute très coûteuse, avec un tapis de sol jusqu’au marchepied et des petits rideaux. Une heure plus tard, ils débarquèrent dans un endroit lugubre parsemé de mares boueuses et d’eaux croupies. Des lambeaux de ciel laissaient filtrer quelques rayons de soleil. Des ombres ondulaient sur la plaine, épousant les vallons et les vignes.
De nouvelles usines défiguraient le paysage et les eaux du fleuve naguère si claires semblaient plus ternes, plus troubles qu’avant … Le martèlement des presses avait remplacé le claquement rythmé du battoir des lavandières. Antoine se souvenait qu’elles frappaient, le dos courbé, en fredonnant des airs pendant que les enfants se poursuivaient en criant sur les rives. Les draps mis à sécher ne claqueraient plus au vent à cause des poussières de charbon.
Le nouveau pont récemment construit pour les tramways avait perdu son charme…

Les quartiers pauvres s’étendaient près du fleuve. Les plus riches achetaient des porcs en cas de disette. Tout se mange dans le cochon. D’autres se construisaient un four à pain, ou élevaient quelques poules, des oies…
Des milliers de familles d’ouvriers moins chanceuses s’entassaient dans les corons humides, à l’écart. La municipalité qui avait honte de ces chancres faisait tout pour les oublier…

A peine descendus de la diligence, des fillettes en guenilles, surgies de nulle part, les entouraient déjà, le regard suppliant. Antoine se sentait mal à l’aise dans ses vêtements taillés sur mesure. Il retira aussitôt ses boutons de manchette et la pierre précieuse en forme de rose qui ornait son épingle de cravate. Une fillette effleura la robe de soie de Catherine, les yeux remplis d’admiration. Elle vendait des hosties qui exhaussent les vœux. On la sentait différente des autres qui quémandaient pour acheter du pain…
Puis une voix de femme retentit dans les potagers et le petit groupe se dissipa comme par enchantement.
-Si mon père apprenait que nous mendions pour manger, il nous tuerait, avoua-t-elle en s’excusant.
Antoine observait les légumes brûlés par le soleil. Seuls quelques plants avaient résisté.
-Le mauvais sort s’acharne, Monsieur, sans parler des inondations et des patrons qui ne payent plus le chômage…  Mon mari est malade. Je me retrouve avec les fillettes sur le dos, sans salaire…
Antoine avait honte. La réalité dépassait largement tout ce qu’on lui avait raconté. Le petit peuple crevait de faim alors que les usines tournaient à plein rendement. Il sortit quelques billets de son porte feuille.
- C’est trop, bégaya la jeune femme, les yeux exorbités.
- C’est assez pour préparer un bon repas et appeler un médecin.
-Et mon père ? Que va-t-il penser ?
- Et Claes, coupa Antoine, combien demande-t-il
-  Dix francs minimum.
- Quoi ?
-J’ vous jure que c’est vrai, M’sieur, s’exclama-t-elle en se signant, c’est à la tête du client !
L’enfant s’était endormi dans les bras de Catherine.
-Il vaudrait mieux rentrer avant la nuit.
- Connais-tu un raccourci, demanda aussitôt Antoine à la jeune femme.
- Le sentier de cendrées coupe à travers champs, le village est juste derrière le monticule de charbon.
Une longue traînée de boue fissurée comme de la vieille faïence s’étendait devant eux avec des plis ondoyants par endroits. Les reflets orangers sur un clocher annonçaient la fin du jour. Le fleuve en contrebas grossi par les pluies torrentielles avait envahi les quartiers. Les gens évacuaient en barque tandis que d’autres avançaient en équilibre instable sur des chaises qu’ils déplaçaient de maison en maison. Des charrettes à bras chargées des objets de première nécessité se suivaient le long de la rive. Sur une estacade à demi inondée, des ouvriers déchargeaient des marchandises et des tonneaux dans un bruit assourdissant. Plus loin, des femmes vêtues de longs tabliers bleuâtres le visage dissimulé sous un châle, transportaient de hauts paniers remplis de pierres qu’elles allaient déverser dans une autre péniche. Le travail se poursuivait comme si rien ne s’était passé. Antoine regardait ces fourmis avancer péniblement sur ces passerelles improvisées, le dos courbé sous la charge.

Jamais retrouvailles ne furent plus émouvantes.
- Nous avons acheté une maison aux Quatre-Ruelles, annonça fièrement Antoine à ses parents, il y a de la place pour tout le monde.
Le vieux Martin secoua la tête :
- Nous sommes trop vieux, m’fi…
- Ce serait faire offense à Dieu de quitter notre maison, reprit Tatène…
Le vieux approuva en tirant une bonne bouffée sur sa pipe signe qu’il était inutile d’insister. Catherine rompit le silence qui venait de s’installer autour de la table.
-J’exploitais une petite pension de famille non loin de la ville, ça marchait bien, mais Antoine aurait tout distribué si je l’avais laissé faire.
- Des gens étranges venaient chaque dimanche, enchaîna-t-il, ils se prétendaient les ancêtres des Cathares et enseignaient des méthodes curatives très efficaces.
Catherine prit tendrement sa main…
-  Ils t’aimaient beaucoup, tu souviens-tu la veille de notre départ ?
- Le plus âgé nous attendait devant la porte. Le jour venait à peine de se lever. Je n’oublierai jamais l’expression de son visage. Un géant à la chevelure et à la barbe immaculée l’accompagnait, l’émotion les empêchait de parler.
Un silence s’installa de nouveau dans la petite pièce.
Le vieux Martin avait observé Antoine pendant qu’il leur parlait de l’Allemagne et de la Pologne.  Ses mains calleuses, durcies, meurtries, déformées par le travail trahissaient des journées exténuantes dans les immenses hangars. Il devina aussi les difficultés de trouver un logement sitôt arrivés, et les fumées sales qui asphyxiaient les ouvriers. On n’en sortait pas indemne. Le vieux savait qu’on ne distribuait pas de bons salaires aux ouvriers sans raison…Non seulement, ils risquaient leur vie, mais ils y laissaient la santé à coup sûr. Les hommes d’affaires fortunés qui avaient acheté les concessions ne pensaient qu’à la rentabilité, à s’enrichir et devenir de plus en plus puissants. Antoine s’attarda plutôt sur l’animation des rues, la beauté des paysages loin des industries, leur côté sauvage et surtout ces étrangers venus du sud de la Russie qui l’avaient tant impressionné.

- Il fallait voir Catherine s’activer dans l’estaminet, reprit gaiement Antoine, il y avait parmi les hôtes un grand gaillard qui s’appelait Dimitri, une espèce de cosaque… il nous aimait bien et parlait sans cesse des choses de la religion. Il disait à qui voulait l’entendre que nous sommes tous une parcelle de Dieu mais tant qu’ils n’en prendraient pas conscience, ils ne seraient jamais libres… Il disait aussi que c’était faire offense à Dieu de ne pas respecter ses commandements et qu’il fallait avoir beaucoup souffert pour consoler…Il parlait aux gens simples afin de les instruire de ces choses sublimes auxquelles il croyait tant, il tentait de les éveiller et cela provoqua des manifestations puis des émeutes et le sang coula…  Un soir, des soldats firent irruption et l’emmenèrent de force. Le lendemain, des corps gelés pendaient au bout d’une corde sur la place publique. On les voyait osciller faiblement. Dimitri. Je n’oublierai jamais son visage si doux, livide, et son cou distendu… Avec lui disparaissait cette parcelle de Dieu dont il parlait si souvent. Le dernier cathare venait de rendre son dernier soupir…

Dès les premières lueurs de l’aube, les fumées noires des usines voilaient déjà le soleil. Les belles couleurs s’estompaient. Le fleuve gris et sombre semblait immobile sous la brume. Non loin du pont, quelques pécheurs lançaient leur ligne, d’autres s’aventuraient en barques sous les piliers. Seuls les flotteurs faisaient des ronds dans l’eau. Le vieillard qui se sentait observé se retourna lentement. Antoine lui fit un signe amical à distance.
-  Ca alors, s’exclama le vieux en ramenant sa ligne…
Sur l’autre rive, les cheminées des hauts fourneaux crachaient des flammes qui envoyaient leurs reflets à la surface du fleuve.
-    Y jettent le laitier, dit Alphonse.

Antoine haussa les épaules.
-    Comme à Ruhrort, Hamborn ou Essen, il y a toujours un fleuve qui sépare une vallée, là-bas c’est le Rhin, ici, la Meuse …
-  Paraît que t’es devenu riche, reprit-il,
Antoine fit la moue en regardant tristement quelques maisonnettes alentours.
-  …moi, ça me plairait assez …
- Pendant que nos frères vivent comme des esclaves ? La compagnie des mines te donne des clopinettes en guise de remerciements pour cinquante années passées sur le fond…c’est pas normal.
Le vieux balaya l’air de sa main
- Bah !  Je vais bientôt crever et nos frères comme tu dis, ben y s’en foutent pas mal…
Alphonse s’interrompit soudain en apercevant quelques femmes chargées de palanches sur le chemin de halage.  L’une d’entre elles s’engagea sur le débarcadère et vint à sa rencontre.
- Ah, murmura le vieil homme, voilà mon rayon de soleil.
On ne distinguait pas les traits du visage de la jaune femme à cause du châle qui recouvrait sa tête. Elle déposa sa palanche et libéra de longs cheveux roux qui retombèrent en boucles sur ses épaules.
-    Te souviens-tu d’elle, Antoine ?
-    On s’est croisé, hier.
-    Hier, ânonna Alphonse.
Le vieil homme échangea un regard furtif avec sa fille. Hier, ils avaient mangé un bon rôti de porc accompagné de pommes de terre et d’endives bouillies.
-    Quand on est riche, dit Antoine d’un air amusé, on ne débarque pas chez des amis les mains vides.
-    Si tous les riches parlaient comme toi, on ne serait plus dans la merde…Mais y comprennent rien à notre misère ces gens-là …
-    Ou en sont les travaux de captage d’eau et d’égouttage ?

Le vieux baissa les yeux. On le sentait triste.
-    On patauge toujours dans la même gadoue depuis ton départ  !
La passivité du peuple, leur résignation excessive, tout cela mettait Antoine en colère. Les gens simples ne faisaient rien pour s’en sortir. Ils attendaient que les autorités se chargent de tout à leur place et se résignaient si rien ne se passait. En attendant, leur précarité se transforme en traumatisme psychologique puis la crainte les paralyse et cela ouvre la porte à tous les abus, à toutes les formes d’exploitation. A la longue, le bon petit peuple n’avait fait que cimenter la peur dans son inconscient, attendant un signe du ciel, rendant même Dieu responsable de ne pas les aider.

Antoine soupesa la palanche. Deux seaux remplis à ras bord.
-    Un bien lourd fardeau pour d’aussi frêles épaules, conclut-il en la délestant.
Un vent léger agitait les arbres, les eaux frémissaient. Ils marchaient lentement sur le quai. Quelques femmes halaient une petite péniche.
Le vieil homme tirait la jambe, happant l’air avec difficulté comme s’il étouffait.
Antoine déposa les seaux et l’aida à s’allonger sur l’accotement pendant que Catherine tamponnait son visage avec une serviette humide.
Une nouvelle quinte de toux lui arracha un cri de douleur.
-Il n’ira pas loin, confia-t-il à la jeune femme, l’oreille collée contre sa poitrine – ça souffle comme un accordéon là-dedans.
Il se redressa et regarda alentour.
– C’est quoi le bâtiment, là-bas ?
- La ferme des Grandjean, dit Catherine.
- Ramène une charrette à bras, n’importe quoi… !
La jeune femme ôta aussitôt ses sabots et s’élança dans le champ.
Quelques instants plus tard, un tilbury s’arrêtait à leur hauteur. Le cocher s’appelait Grandjean, une montagne de muscle au sourire enfantin.
-J’ai appelé le médecin, expliqua-t-il, mais …
-    Mais quoi, fit Antoine.
-    Il dit qu’il n’a pas le temps.
-    C’est qui ce fumier ?
-    Le docteur Claes.
-    Le vieux se redressa aussitôt en maugréant.
- Ben, qu’il crève !
- En attendant, c’est nous qui crevons, rétorqua l’homme.
- Que lui avez-vous fait à ce Claes, murmura-t-il ensuite à la jeune femme.
- C’est mon père – elle hésitait – il a …
- Je lui ai cassé la gueule, acheva le vieil homme, et s’il fallait, je recommencerai. Maintenant, aidez-moi à grimper dans cette guimbarde, je veux pas crever comme un chien le long de ce fichu chemin de terre !
Le retour se déroula au rythme des sabots et de la respiration saccadée du vieil homme.
Antoine rompit le silence alors que Grandjean arrêtait son cheval devant la maison.
-  Catherine, chuchota Antoine, prépare-lui du jus de poireau frais, ensuite tu feras un cataplasme avec du son que tu laisseras toute la nuit sur son estomac.
- Un cata…quoi ?
- Tu cuis du son de blé pour en faire une pâte ensuite tu l’enveloppes d’un linge et tu le déposes à chaud sur sa poitrine, d’accord ?
- J’ crois bien, docteur, heu…, monsieur Antoine…
Il posa alors sa main sur la tête du vieil homme et demeura un long moment pensif.
- Des fumigations, murmura-t-il, tu sais ce que c’est ?
Elle abaissa la tête.
Antoine n’insista pas.
Grandjean allongea le vieil homme sur un matelas dont la bourre mal répartie devait représenter un réel supplice pour le dos.
- C’est grave, docteur, demanda-t-il discrètement à Antoine.
- C’est un ancien ouvrier de fond, un dur à cuire….
- C’est déjà ça, dit Grandjean.
- C’est dans les bronches…
Ah… ?
- A propos, corrigea Antoine avant de quitter la pièce, je ne suis pas médecin.
Le géant le regarda d’un air étrange.
- Et moi qui croyais que vous étiez le docteur Peretz…On en parle beaucoup dans le secteur.
-  Il remplace le docteur Mougeau, dit la jeune femme.
- Je me souviens de Mougeau avant qu’il ne retourne au Congo, dit Antoine, un brave type. Il ne demandait rien aux pauvres …le malheur ne le laissait pas indifférent …
- C’est un bon chrétien, conclut Grandjean.
- Un bon chrétien ne demande pas aux malheureux de faire des corvées dans leur propriété en guise de paiement, gueula Alphonse du fond de la pièce, ni d’apporter des œufs frais, du lard, des volailles ou des légumes de leur jardin…
-  C’est vrai que son garde-manger est toujours plein.
- Je connais Peretz, chuchota Antoine à l’oreille de Catherine, vous verrez, il viendra – il lorgne sa montre – Maintenant, faut que j’y aille. Catherine m’attend…
Le vieil homme venait de se redresser sur sa couche. L’odeur des poireaux crus et du son bouilli se répandait dans les deux pièces…
-Cet homme-là, murmura-t-il en souriant à Grandjean, c’est Dieu qui nous l’envoie.
-Et eux, fit Catherine qui observait un attroupement dans la rue, c’est la curiosité.
Quelques familles s’étaient agglutinées autour du cabriolet de Grandjean. Quelques diligences étaient à l’arrêt. Des groupuscules se formaient. Des rumeurs circulaient annonçant la mort du vieux mineur, d’autres racontaient que le fils Eloy l’avait sauvé de la noyade dans le débarcadère. Dès qu’Antoine parut sur le seuil, on l’acclama. Il démentit aussitôt les ragots pendant que Grandjean se frayait un passage pour rejoindre son cabriolet.  Un homme approcha en ôtant sa casquette, il présenta un jeune couple et annonça fièrement qu’ils s’expatriaient aux Etats Unis. Ils avaient demandé à le voir parce qu’il avait beaucoup voyagé. Ils avaient besoin de conseils. On leur avait promis des terres… dans l’ouest.
Antoine savait qu’on omettait de leur parler des massacres d’indiens qui s’y déroulaient et des déportations vers des camps improvisés. Dans l’euphorie, les ouvriers endimanchés parlaient d’Eldorado…Ils se voyaient déjà riches dans leurs plantations… La vérité risquait de les briser. Il avait vu partir tant des familles de pionniers qui ne survécurent pas longtemps à cause des règlements de compte et des pillages dans les campements.  Il fallait se battre âprement pour défendre son bien, le plus souvent un lopin de terre infertile ou se reconvertir ailleurs. Les places coûtaient chers. L’Ouest ne se laissait pas conquérir facilement. Et puis c’était la terre des Indiens, une terre sacrée. Une mauvaise impression se confirma lorsqu’il échangea quelques poignées de mains. Quelque chose de terrible se préparait…
-Il reste un peu de place dans la voiture, fit l’homme à la casquette, on vous emmène  ?
-    Ca dépend où.
-    On va à la gare.
-    C’est bon, dit-il en grimpant, j’habite Aux quatre ruelles.
-Je connais, on passe d’abord sous le viaduc de la rue Sualem et c’est deux cent mètres plus loin.
-J’ai acheté la maison du coin, l’ancien estaminet.
-Alors, on ira vous rendre visite de temps en temps, fit l’homme en souriant.
Arrivé devant la gare, Antoine leur fit un dernier signe de la main.
Il se confia à Catherine sitôt rentré.
-  Prions pour Alphonse, Catherine et les petites, dit-elle.
Ils allumèrent des chandelles, croisèrent les mains et s’agenouillèrent devant le mur. Antoine se redressa quelques instants plus tard. Son visage semblait s’illuminer de l’intérieur.
- Demain, j’irai à la mairie, annonça-t-il.

Le maire n’était pas tellement différents des autres politiciens, homme de loi libertin, prudent, arriviste au regard fuyant et à la barbe pointue des gens raffinés. Il fourmillait d’idées assez originales mais qui ne concernaient jamais la question sociale. Les travaux d’hygiène destinés à offrir les commodités aux ouvriers demeuraient donc en souffrance.
Le secrétaire accueillit le visiteur en rechignant, prétextant qu’il fallait un rendez-vous mais ce regard fixe plongé droit dans le sien l’avait troublé à un tel point qu’il en bafouilla presque des mots d’excuse. Il revint sur ses pas quelques instants plus tard et récupéra un dossier qu’il avait oublié sur une chaise.
-Vous êtes … ?
- Antoine, répondit-il, Louis Antoine.
Le secrétaire lui désigna une chaise puis s’éclipsa.  Quelques instants plus tard, une voix résonna avec condescendance :
- Et bien Edmond, qu’attendez-vous pour faire entrer ce brave homme ? Pour se déplacer à une heure aussi matinale à mon cabinet, il doit sûrement avoir une bonne raison.
Antoine entra dans une pièce somptueusement meublée et remarqua aussitôt à la paire de gants de chevreaux et au gibus sur un coin du bureau, que le maire venait à peine d’arriver. Quelques gravures représentaient les émeutes de 1886 et parlaient d’union, de force… qui brisera la chaîne de l’esclavage, des mots, sans plus…
Une employée au sourire radieux déposa ensuite une tasse de café bouillant sur le bureau et attendit un instant devant la porte. Le maire se tourna ensuite vers Antoine en le questionnant des yeux, mais il refusa poliment.
- Que puis-je pour vous, cher monsieur, demanda Debleyer. Monsieur… ?
-  Antoine, monsieur le maire.
Le notable prit un air inspiré en plissant son front cherchant à le convaincre qu’il était capable de mettre un nom sur chaque visage – c’est alors qu’Antoine déjoua cette stupide comédie :
- Je reviens de l’étranger après de longues années d’absence – il fit une courte pause -  j’ai acheté la maison des Quatre-Ruelles…
- L’ancien estaminet ?
- Nous en avons fait une pension – Il hésita de nouveau – mais ce n’est pas le but de ma visite.
Le maire, qui l’écoutait attentivement, l’encouragea du regard.
- Je vous écoute, cher Monsieur, reprit-il sur un ton calme.
Antoine se racla la gorge avant de reprendre d’une voix plus forte :
- En rendant visite à ma famille non loin du fleuve, j’ai rencontré d’anciens amis, des ouvriers, je sais – il leva la main pour parer une éventuelle objection – ce sont des gens simples voire illettrés mais leurs conditions de vie sont déplorables et … – Le maire, passé maître en pirouettes intellectuelles, lui coupa la parole en bougonnant :
-  Il y a toujours eu des malheureux, Monsieur Antoine, mais c’est très bien de m’en parler. D’ailleurs, j’ai déjà statué sur ce problème et en ai soumis la question au collège. Des plans sont à l’étude au sein de nos services. Ces travaux de séparation et de captation des eaux sont nécessaires, nous en avons conscience.
- Ainsi que ceux d’égouttage, renchérit Antoine.
Le maire leva à son tour les mains en signe d’impuissance puis les laissa retomber lourdement sur le bureau, stratagème destiné à intimider l’interlocuteur :
- Hélas, tant que la députation permanente ne marque pas son accord, rien ne sera possible.
- Mais, pour les logements, monsieur le maire ? Qui décide ? Vous êtes tout de même d’accord qu’il leur faut de nouveaux logements à ces pauvres gens, ailleurs, loin de la Meuse, loin de ce bruit infernal et de toute cette pollution et si possible avant qu’il n’y ait des morts – il adopta un air convaincant – les nombreux pays où j’ai vécu m’ont beaucoup appris, je sais comment éviter ce genre de situation…
Le maire haussa les sourcils au-dessus de ses lunettes rondes.
- Continuez, grommela-t-il.
- L’air véhicule des maladies.
Le maire, outré de voir un bourgeois s’indigner de la condition des ouvriers ne put retenir un petit cri d’indignation. Comment ce diable d’homme, qui revenait de l’étranger, avait-il pu démasquer aussi vite la situation politique pourrissante de sa propre municipalité ? Se douterait-il qu’un projet de loi avait été voté donnant aux municipalités les moyens d’assainir les quartiers à problèmes ? Impossible. Surréaliste. Cet homme se comportait de façon bien mystérieuse. Quelques rides creusèrent aussitôt le front du maire et comme l’énonce une règle fondamentale : le meilleur moyen de se faire haïr des autres est de les rappeler à leurs devoirs. Bien souvent, le gentilhomme n’imagine pas que le cœur de l’homme ordinaire est rempli d’envie, d’ordures. Antoine était un de ceux qui ne pouvaient se contenter d’observer le malheur de ses frères en restant sourd à leur appel. I
- Il serait trop cruel de les énoncer sans tenter d’y apporter un remède et je comptais sur votre aide, quelques nouveaux logements suffiraient à…
Le maire l’interrompit en levant brusquement les mains au ciel.
- Des nouveaux logements, s’exclama-t-il avec emphase. Mais, mon cher, ça nous coûterait une fortune ! Et la commune est loin d’être riche.
Il mentait. Des tonnes d’acier quittaient quotidiennement les hauts fourneaux…Les industriels avaient déjà réalisé un bénéfice de plus de trois millions de francs sur un chiffre d’affaires de 26 millions par an. Et en ce moment, ils travaillaient à la mise en place d’une nouvelle ligne de navigation. L’Etat les soutenait dans leur développement de machines à vapeur. L’armée leur commandait des canons.
Le visage d’Antoine se détendit subitement.
- J’ai de la fortune…
- Ah ! Je me disais aussi… C’est que…j’ai failli marcher, dit joyeusement le maire qui croyait à une plaisanterie… Il se rétracta et lui lança subitement un regard malicieux. Ça y est ! Maintenant, j’ai compris où vous voulez en venir… C’est très habile de votre part… Cette manœuvre politique pourrait être très payante… investir dans les logements est une merveilleuse idée… Dommage que nos finances sont déficitaires…!
- La politique ne m’intéresse pas, corrigea Antoine, c’est la misère et le chômage non payé qui engraissent la politique. Quant aux révoltes, je sais qu’elles n’ont jamais résolu aucun problème, bien au contraire…
Les traits de Debleyer se décomposèrent.
- J’étais pourtant persuadé que… – Antoine secoua négativement la tête – alors, reprit le maire, je n’y comprends plus rien.
- C’est pourtant simple, Monsieur le Maire, je croyais que vous alliez m’aider.
Debleyer écarquilla les yeux, incapable de prononcer une parole. La bonté d’Antoine ne pouvait que désarçonner un politicien habitué aux mensonges, aux savantes manipulations et à la rouerie. Il reprit sur un ton plaintif :
- Hmm, je vois… Vous êtes un honnête homme…  Je vous promets d’en reparler lors d’une prochaine séance du collège, mais dites-vous bien que dans ce genre affaires, on ne fait pas de sentiments …
- Je sais, Monsieur le Maire, d’autant plus que ces affaires-là se font plutôt avec l’argent des autres qui d’ailleurs reste toujours dans le même tiroir.
- Que faites-vous des centres d’aide et de bienfaisance ? Nous organisons des fêtes de charité, des souscriptions, car nous avons aussi nos pauvres – le maire marqua un temps d’arrêt avant de reprendre :
- Pourquoi ne pas laisser l’église s’occuper de tout ça ? Les catholiques sont majoritaires, après tout, ces œuvres sont chères au cœur de l’Évêque de Liège.
Antoine jeta un rapide coup d’œil par la fenêtre. Le clocher de l’église fraîchement réparé dépassait la ligne dentelée des toitures en reflétant un rayon de soleil. Il se souvint des plans de rénovation exposés dans la sacristie.
-  Le clergé se préoccupe plutôt de réparer les clochers que les habitations…
Le maire regarda à son tour par la fenêtre puis se gratta le crâne d’un air songeur.
- Une congrégation religieuse ouvre des hostelleries, dit-il, mais ce que vous dites n’est pas dénué de sens. Je pense qu’ils veulent surtout lutter contre l’irréligion et contre ce mouvement ouvrier qui menace leurs intérêts – il se retourna ensuite vers et lui et reprit avec bonhomie :
- Vous devriez faire de la politique… Il y a du charisme en vous !
-  Ma politique consiste à aider mes semblables comme Dieu aide ceux qui agissent, Monsieur le Maire.
- Il semble que ce Dieu dont vous parlez semble s’être détourné d’eux, Monsieur Antoine, mais ils n’en ont plus besoin maintenant que vous êtes là…
Les yeux d’Antoine brillaient d’une étrange lueur…
- Franchement, monsieur Antoine, reprit le maire d’un air perplexe, ce projet de bâtir des maisons, pensez-vous vraiment…enfin…euh…allez-vous… – Antoine qui venait de lire dans ses pensées l’interrompit :
- Oui, monsieur le maire, il y a assez de place pour en construire une vingtaine ne serait ce que dans le quartier des Quatre-Ruelles.
-  Une vingtaine… – Il fit une courte pause et à ce moment leurs regards se croisèrent furtivement.
-  M’accorderez-vous le permis de bâtir ? Demanda Antoine à brûle-pourpoint.
Debleyer se leva afin de mettre un terme à l’entretien et répondit avec une pointe d’amertume :
- Je vous accorderai tous les permis de bâtir que vous voulez… Après tout – il commença à rire -, je ne peux vous empêcher de gaspiller votre argent !
Antoine le salua.
- L’homme généreux se croit toujours plus riche qu’il ne l’est, pensa le maire en écoutant le bruit des pas s’éloigner dans le couloir.
Antoine quitta la mairie avec un nouveau pressentiment qui l’alourdissait comme s’il portait les peines du monde puis une impression étrange de déjà vécu l’assaillit.
Peut-être se faisait-il des idées… Après tout, le maire n’était qu’un élu comme les autres essentiellement préoccupé par sa carrière, un politicien arriviste qui passait le plus clair de son temps à la chambre et au sénat plutôt que dans sa propre circonscription…De plus, il trompait sa femme et tout le monde le savait….sauf elle.  Il était donc normal qu’en l’absence du berger, les brebis s’égarent… et pendant ce temps, le conseil, censé administrer le patrimoine en veillant au bien-être des habitants se figeait dans le mépris du petit peuple.
Fallait-il espérer quelque chose de ce progressiste versatile ?  Il avait dû s’arrêter à plusieurs reprises le long du débarcadère, troublé par ce qui venait de se produire. Son esprit le tourmentait. Quelle était cette force étrange qui l’incitait à agir de la sorte ? Il était riche et comblé. Qu’est-ce que la vie pouvait lui apporter de plus ?
Il ne se reconnaissait pas lui-même. D’où venaient ces mot qu’il employait, ces réparties, cette facilité déconcertante pour déjouer les comédies ?

Antoine traversa la place dans un état second, échappant de justesse au jet d’eau d’un arroseur public, indifférent à la cohue des fiacres et aux charrettes des livreurs qui s’ébranlaient dans tous les sens. La petite ville s’animait. Des petits crieurs avaient déposé leurs journaux sur un banc, d’autres jouaient une partie de billes avec deux apprentis pâtissiers. Un peu plus loin, des marchandes de lait réunies devant des cruches lançaient déjà leurs cris perçants : de la crème, du fromage ! Ah, le bon lait, mesdames ! Tout chaud, tout frais !

Quelques mois passèrent sans que rien ne vienne en couper la monotonie. Antoine s’était laissé accaparer par les travaux d’installation dans la maison. Quelques pièces avaient même été aménagées en pension de famille pour accueillir des hôtes dans une ambiance familiale. On y préparait une nourriture simple mais consistante, tartes au riz, aux œufs, aux pommes, aux prunes, potées aux carottes, au chou et fricassées au lard gras.
Sitôt rentré, Antoine se réfugia dans son petit bureau, une pièce très sobrement meublée, un peu à l’écart du brouhaha quotidien. Catherine remarqua qu’il avait l’air très préoccupé mais ne lui posa pas de question. Il alluma la lampe et se mit aussitôt à écrire, comme il avait l’habitude de le faire quant rien n’allait.  Elle déposa une tasse de café sur le coin de la table tout en l’observant curieusement. Il buvait à petits coups, comme un enfant. La lueur de la lampe accentuait les traits de son visage en les creusant davantage. Il était livide.
- Vous maigrissez encore, dit-elle, il faudrait manger. Que ferions-nous si vous tombiez malade ?  Et tous ces braves gens qui comptent tant sur vous ?
- Je sais, répliqua-t-il d’un ton amer, par contre, il ne faudra pas trop compter sur le maire, il me prend pour un insensé.
- Je vous l’aurais bien dit que ces gens-là se fichent pas mal de la misère, enchaîna Catherine, et puis j’ignore ce qui vous pousse à agir de la sorte. On dirait que vous avez honte d’être riche alors que nous avons honnêtement gagné cet argent.
- Je me fous de l’argent, grommela-t-il.
-  Oh, ça, je le sais ! Vous donneriez tout si je vous laissais faire…mais ce désintéressement-là est suspect aux gens avides, renchérit Catherine.
-Je pensais rentrer en Belgique afin de profiter un peu de la vie, de ne plus travailler… mais quand on voit tous ces malheurs…
Il l’interrogeait du regard.
- Il faut prier pour recevoir la réponse.
- Mais je n’arrête pas de prier, reprit-il d’un air agacé en exhibant quelques journaux, regardez-moi ça !  Tous ces jeunes gens partis il y quelques mois pour L’Ouest américain, et bien, ils sont morts ! Tous ! Des familles entières et on ne sait même pas où, ni comment, ni de quoi… j’aurais dû les empêcher de partir…Ils montent des villes qui ressemblent à des campements…Il n’y a pas d’eau potable et ….
- Ils ne vous auraient pas cru, coupa-t-elle.
Il chiffonna rageusement les quotidiens.
- A quoi bon prier, lança-t-il.
- Notre bonne volonté ne parviendra jamais à supprimer tant de souffrances….Les prières non plus….
Antoine replongea dans ses pensées.
- J’étais venue vous demander de descendre, dit-elle, parce que des gens veulent vous voir. Il y a de nouveau des rumeurs dans les corons et …
- Des gens ? Coupa-t-il en se levant, depuis quand sont-ils là ?
-    Depuis ce matin.
Il se retourna sans rien comprendre.
-Ils vous ont vu entrer chez le maire, expliqua-t-elle, alors ils se sont dit que…
Antoine remit un peu d’ordre dans ses feuilles et jeta les quotidiens à la poubelle. La première page titrait en grosses lettres : En avant pour le suffrage universel ! De nouvelles manifestations populaires du parti ouvrier étaient prévues, des tracts circulaient.
- J’ai eu une vision chez le maire, avoua-t-il en enfilant sa veste – des voix m’appelaient sur le chemin du retour. Viennent-elles de mon âme, du fond de la terre, des enfers, ou de ces pauvres gens partis en Amérique ? Je n’en sais rien…c’est étrange…
-  Et si nous allions à la séance des médiums dimanche prochain ? Il paraît qu’ils écrivent ce que les morts leur dictent et que ces enseignements aident à comprendre les choses que les vivants ne savent pas expliquer.
- Ou plutôt les choses qu’ils ne veulent pas expliquer, reprit-il, ces esprits sont peut-être des fantômes malveillants, des démons ?
Catherine demeura un instant pensive devant le feu puis elle se retourna doucement et posa sur lui un regard de statue. La lueur rougeâtre du fourneau lui donnait un aspect étrange.
-        Nous assisterons aux vêpres, dit-elle sur un ton solennel, vous parlerez avec le curé.

Il n’y avait pas grand monde dans l’église. Antoine et Catherine se prosternèrent en bon paroissien puis regagnèrent leur rangée respective, les femmes d’un côté, les hommes de l’autre. Antoine trempa ses doigts dans le bénitier de l’entrée principale et se signa. Il y avait deux confessionnaux néogothiques le long d’un mur, non loin de la chaire de vérité. Quelques femmes agenouillées récitaient leur chapelet et des prières avec dévotion. Cette forme de religiosité persistait dans les faubourgs comme si l’épreuve renforçait la ferveur des pauvres gens. Le curé célébra la messe en latin, le dos tourné aux fidèles qui n’y comprenaient rien mais qu’importe quand la foi dont la foi est ardente. Dans son homélie, le curé vilipendait contre les cabaretiers et les usines qui ne respectaient pas le jour du Seigneur – ce qui ne remplissait pas les églises – ouvrant plutôt la porte aux comportements socialistes qu’il haïssait tant.
La messe terminée, les femmes se levèrent dans un bruissement d’étoffe et de bruits de chaises que l’on traîne. Catherine s’attarda devant l’église. Il était de coutume d’échanger quelques potins et de prendre des nouvelles de ceux que l’on n’avait pas vu depuis longtemps ou que l’on ne voyait pas assez souvent.
A l’intérieur, Antoine sentit le doute l’envahir en apercevant un grand jeune homme sanglé dans une soutane noire qui tombait jusqu’aux pieds. Ce vicaire du christ aux propos emphatiques dissimulait mal son inexpérience de la vie. Un visage imberbe et tout en longueur dévoilait un esprit romantique comme celui des poètes ou les rêveurs qui vivent dans leur propre monde.
Antoine le vit s’approcher, les mains croisées, la tête penchée de côté avec affectation. L’apparition surnaturelle semblait glisser sur le sol.
- Monsieur le vicaire, dit-il avec embarras, pourrais-je vous parler?
Ils se retrouvèrent dans la fraîcheur de la sacristie. Des étoles pendaient au mur. Il frissonna…
- Confiez-vous à moi, mon ami, reprit le curé d’un air révérencieux.
Antoine, intimement persuadé de l’inutilité de sa démarche, chercha soudain un prétexte pour s’en aller mais cette fois, il ne trouva pas les mots.
- Vous me semblez si angoissé, dit doucement le vicaire en se penchant vers lui, les mains croisées sur les genoux.
- C’est que…le doute s’est installé en moi, monsieur le vicaire, et depuis quelques jours, des pressentiments viennent me tourmenter… j’entends…euh… des voix.
- Avez-vous fait vos Pâques au moins… ? Faites-vous assez d’aumônes ?
-  Nous avons toujours pratiqué la charité, monsieur le vicaire… et je prie chaque jour, mais depuis quelques temps, je ressens de la solitude.
- Seul, dans une nuit sans fin, reprit sentencieusement le religieux, comme dans la nuit obscure de Saint jean de la Croix… ce qui est plutôt de bonne augure. Les choses divines sont parfois cachées à l’âme mais il arrive qu’elles produisent des ténèbres spirituelles et c’est cela qui indique le véritable chemin, l’escalier qui mène à Dieu … Delectare in Domino et dabit tibi petitiones cordis tui : Mettez votre joie dans le seigneur et il vous donnera tout ce que votre cœur désire. Peut-être ne pratiquez-vous pas correctement ?
- Si, monsieur le vicaire. Ce n’est pas de cela dont il s’agit.
- Alors, expliquez-moi.
Antoine hésitait.
- Croyez-vous… qu’il y a… une …euh…vie après la mort ?
Le curé fit un bond en arrière.
- Que racontez-vous là ? Seul Notre Seigneur Jésus Christ est ressuscité d’entre les morts !
Antoine insista. Le sourire du curé se transforma en un rictus et ses paupières se mirent à clignoter sous l’emprise d’une très vive émotion.
- Voilà que vous parlez comme ces spirites, maintenant ?
L’ombre du curé se détachait à contre-jour.
- Est-ce vraiment un péché, monsieur le vicaire ?
Le curé s’empara brusquement d’une petite bible qu’il se mit à feuilleter d’une main fébrile puis son doigt s’arrêta en haut d’une page. Il reprit alors d’une voix haut perchée :
- Si un homme a un esprit de divination, qu’il soit puni de mort et que son sang retombe sur sa tête. Lévitique, chapitre XX, verset 27. Croyez-moi, mon ami, c’est bel et bien un péché !
Le jeune prêtre déposa la bible et l’invita à le suivre dans la nef. Une statue en plâtre représentant le martyr de Saint Sébastien, criblé de flèche les regardait avec compassion malgré la douleur qui lui figeait le visage. Antoine posa la main sur le pied de la statue et frémit au contact glacial de la pierre.
- Dieu n’entend-il pas nos plaintes, monsieur le vicaire ? Puis il ajouta, ne laissant pas au curé le temps de répondre :
- N’est-il pas normal de chercher à comprendre les causes de nos souffrances ?
Les traits du vicaire se durcirent. Sans le quitter des yeux, il rangea brutalement un missel oublié sur un banc puis lui répondit de sa voix acerbe :
-  Laissez donc penser ceux qui savent… ceux qui ont reçu de l’instruction – Il lui montra l’autel et leva de nouveau un doigt et l’agita en guise de remontrance – N’oubliez pas que Dieu punit les orgueilleux !
- Je m’en veux de vous avoir importuné, monsieur le vicaire, s’excusa-t-il, la main posée sur le heurtoir.
Surpris de sa réaction, le visage du vicaire reprit un aspect juvénile et souriant.
Tout le monde est le bienvenu dans la maison du Seigneur.
La porte s’ouvrit en grinçant de façon lugubre laissant entrer un courant d’air tiède.
- Revenez bientôt à la confession, s’écria-t-il du haut des marches … et le plus vite sera le mieux.
Antoine descendit lentement les marches pendant que la lourde porte se refermait derrière lui.
Catherine vint à sa rencontre mais il ne s’arrêta pas, trop pressé de rentrer, ignorant même les gens qui le saluaient sur son passage.
- Alors, s’empressa-t-elle en lui emboîtant maladroitement le pas, qu’a-t-il dit ?
- Que nous commettrions un péché en cherchant des réponses dans le monde des esprits.
- Alors, la prière est un péché, répondit-elle sèchement.
- Il ne croit pas plus à l’esprit qu’à sa survie dans l’au-delà.
- Les curés sont justes bons à réciter des passages de la bible en sermonnant comme les médecins. Ils parlent savamment en latin mais ne guérissent jamais personne.
-  C’est sûrement un fils de bonne famille qui n’a jamais été éprouvé, plaida Catherine.
Antoine marchait le regard bas.
- Et qu’a-t-il dit au sujet des spirites ? reprit-elle.
Il fit la moue.
- Que c’était un péché… qu’il ne fallait plus penser, que cela était réservé à ceux qui savent…
Catherine s’arrêta au milieu du chemin. La colère avait rougi ses joues.
-    Lorsque des ouvriers qui ne savent déjà ni lire ni écrire  posent des questions, on leur répond en latin. Ca, c’est un péché !
Antoine s’arrêta quelques mètres plus loin et attendit qu’elle le rejoigne.
- Ils utilisent des mots secrets, lui confia-t-il subitement, comme les tricheurs font pour gagner…
Catherine vit sa main crispée sur son estomac.
-    Nous ne sommes pas dans la vérité en parlant de la sorte, dit-il.  Nous voyons le mal…
-    Si nous le voyons, c’est qu’il existe !

Antoine avait la tête dure des Liégeois, une tête de houille comme on disait. Il décida donc de se rendre au café où se déroulait une séance de spiritisme plutôt que de rentrer. Il marchait de nouveau d’un pas pressé malgré la douleur lancinante. Mille questions encombraient son esprit. Si le spiritisme Kardéciste influençait et séduisait une forte proportion de gens angoissés par les incertitudes que leur réservait alors la vie, les religieux les contrôlaient agissant même sur le pouvoir politique qu’elle n’hésitait pas à manipuler

- Est-ce vraiment impie d’évoquer les morts ? Est-ce vraiment un péché de chercher à comprendre ?… L’Évangile ne parle même pas de ces questions-là… Antoine avait fait un geste de la main comme pour repousser les assauts d’un ennemi invisible.
- Il n’y a rien à craindre quand on se maintient dans la vérité, s’était-il exclamé d’une voix forte !
Le curé ne connaissait rien de la vie et encore moins de la mort.
Arrivés à l’angle de la rue, il remarqua l’enseigne du cabaret. Le bruit confus de la salle enfumée ne leur plaisait pas. Ca ressemblait à une ancienne maison de rapport à part le rez de chaussée qui avait été transformé en débit de boisson. Des hommes de tout âge buvaient et discutaient bruyamment avec quelques soldats de la garde civique, d’autres jouaient aux cartes u peu à l’écart.
Antoine s’adressa discrètement à une dame qui remplissait une série de pintes derrière un comptoir
- Nous venons pour la séance.
Elle leur indiqua du menton une porte vitrée au fond de la salle.
Il régnait dans cette pièce une atmosphère de paix. Deux chandeliers disposés sur le marbre de la cheminée donnaient aux visages des allures de spectres. Le balancier de la pendule était immobile comme si le temps venait de s’arrêter. De lourdes tentures masquaient les fenêtres et une double porte estompaient complètement la rumeur provenant du café pour mieux se couper du monde. Ils saluèrent le petit comité réuni autour d’une table circulaire, quelques dames sobrement vêtues sans doute accompagnées de leur mari. Tous affichaient un air profondément inspiré.
- Soyez les bienvenus, dit la médium à voix basse.
Elle croisa ensuite les mains devant elle et entama une courte prière le regard dirigé vers les nouveaux venus. Elle était élégamment vêtue d’un costume tailleur, contrairement aux autres femmes de l’assistance drapées dans de longues jupes de lainage. De plus, elle s’exprimait dans un français irréprochable, presque sans accent, ce qui laissait aisément deviner une origine bourgeoise.
- Remercions Dieu qui nous permet de nous instruire, dit-elle. Nous Te supplions de permettre aux bons esprits de se manifester et de nous apporter les éclaircissements sur les questions que nous allons leur soumettre. Maintenant, mes frères, faisons la chaîne,
Chacun disposa les mains à plat sur la table. Elles s’effleuraient afin d’établir le contact.
Tout à coup, les flammes des bougies se mirent à frémir puis un léger frémissement parcourut la table. Les ondes se propageaient faisant même grincer un meuble au fond de la pièce, puis une chaise. La table sous les mains d’Antoine devint aussi glaciale que la pierre d’un tombeau. Il frissonna. Quelque chose d’inexplicable se passait au plus profond de lui l’entraînant vers un monde inconnu à une vitesse vertigineuse. Il eut tout à coup l’impression de s’envoler alors que son corps n’avait pas bougé de place. Son cœur battait à tout rompre. C’est alors qu’un éclat de lumière l’aveugla comme si une énergie inconnue libérait une puissance trop longtemps contenue. La table sursauta. Les spirites se regardèrent de façon étrange puis convergèrent tous vers Antoine qui avait gardé les yeux clos.
- Cher esprit, dites-nous qui vous êtes, psalmodia le médium.
La table oscilla de nouveau à intervalles réguliers.
- Que quelqu’un prenne des notes, vite !
Un nouveau craquement résonna au fond de la pièce et quelques instants plus tard, la jeune femme chargée de l’éclairage glissa comme en état de somnambulisme jusqu’à la table. Ses paupières s’entrouvrirent lentement. Son regard semblait survoler la pièce, un regard atone qui se perdait dans la pénombre. Elle parla d’une voix monocorde, sans vie, articulant à peine les lèvres :
- Il fait nuit, déclama-t-elle. Non, corrigea-t-elle tout à coup, ce n’est pas la nuit… Je vois une lueur… des reflets… bleuâtres… sur la roche… ou de la houille… Des hommes l’arrachent à une paroi très étroite. Leurs pics font un bruit sourd, mat. Le travail est inhumain, ils s’acharnent… il y a aussi un enfant… non, plusieurs, la chaleur est étouffante… ils apportent des morceaux de bois, pour étayer.. On étouffe- geignit-elle en se prenant la gorge, haletant, le front en sueur – on ne parvient plus à respirer… C’est terrible….  La jeune femme vacilla puis réprima un sanglot avant de poursuivre sur le même ton :
- Priez pour nous afin que nos âmes soient bien dirigées. Nous venons de quitter cette vallée de misère… Priez pour nos familles afin qu’elles ne soient pas tristes de ne plus nous revoir… Notre esclavage vient de prendre fin.
Antoine ouvrit les yeux. Tous le regardaient silencieusement. Catherine lui tapota affectueusement la main.
- Merci, cher guide, dit le médium sur un ton qui trahissait une vive émotion. Pouvons-nous lever la séance maintenant ?
La jeune femme ne répondit pas mais la table se souleva et retomba brutalement une dernière fois.
Le médium prononça alors une courte prière que tous reprirent à l’unisson puis elle raccompagna la jeune femme qui ne se souvenait de rien.
Dans la rue, Antoine respira profondément. Il était livide et s’exprimait d’une voix sourde.
- J’ignore si j’obtiendrai la réponse à mes questions – il s’arrêta et regarda longuement ses mains, les retournant plusieurs fois comme s’il ne les reconnaissait pas – mais il m’a été révélé que c’est par l’épreuve que j’en comprendrai vraiment le sens….

Si dans la haute société, on déployait le tapis rouge pour accueillir les grands personnages, les gens modestes étalaient la nappe en dentelle des grandes occasions. C’était aussi le moment de récurer au sable l’armoire en bois blanc. Ceux qui possédaient des chandeliers et un crucifix en cuivre les faisaient briller. Tatène épousseta les cadres qui renfermaient les portraits de familles et les aligna parmi des chromos religieux. Ce rituel d’extrême propreté était la caractéristique principale des ménages pauvres.
Le repas s’était déroulé dans un silence religieux. Chacun demeurait songeur, le nez dans l’assiette. Puis Tatène avait débarrassé délicatement la table laissant Antoine a ses pensées. Le jeune Martin qui se tenait à distance avait attendu que la pièce se vide pour l’aborder timidement.
- Et si vous me parlez-moi des esprits, papa, demanda-t-il sur un ton suppliant, de quoi ils ont l’air ?
Antoine se caressait le menton à la recherche d’une réponse.
- As-tu déjà vu les racines d’un arbre ? Non, puisqu’elles sont sous terre. Et bien, les esprits, c’est pareil. On sait qu’ils sont là mais on ne les voit pas.
Le regard de Martin demeurait rivé au sol.
Les yeux lui remplissaient le visage.
- Comme des fantômes qui remontent de la terre, demanda-t-il en bredouillant.
Antoine tentait de dissimuler son sourire.
- Et qui emportent avec eux les petits garçons qui cherchent à percer leurs terribles secrets.
Le visage de Martin perdit soudainement ses couleurs. Il leva la main comme pour empêcher son père de parler.
-  Alors je ne veux plus rien savoir, s’exclama-t-il puis il retourna à table se blottir dans les bras de sa mère qui venait d’entrer dans la pièce.
Comme il était de coutume de prendre un dessert après le repas, Tatène avait fait de la tarte aux prunes saupoudrées de cannelle.
Sitôt terminé, Antoine les invita dans une autre pièce où ils pourraient parler de spiritisme sans être déranger.
-  Ce bar n’est pas un endroit propice à la paix et au recueillement. Dorénavant, je suggère que nous organisions des séances de spiritisme ici – il se tourna vers Catherine et la questionna du regard – si vous êtes d’accord, bien entendu.
Elle chercha une expression sur les visages, un assentiment.
Tout le monde tomba d’accord
L’odeur du lard se répandit bientôt dans la cuisine puis on entendit crépiter les œufs dans la graisse. Antoine était pensif. Au fond de lui, ces fluides qu’ il sentait depuis tellement longtemps le perturbaient. Tous ces esprits qui allaient enfin parler par l’intermédiaire des hommes, qu’allaient –ils révéler…
Puis on sonna à la porte. Tatène fit irruption dans la pièce.
-        C’est Catherine, annonça-t-elle, la fille d’Alphonse.
Antoine se leva. Catherine alluma la lampe. Une forme se découpa de la pénombre.
- Monsieur Antoine, supplia la pauvresse en lui prenant les mains, c’était plus fort que moi, il fallait que je vienne ! Papa est guéri !
- C’est Peretz qu’il faut remercier !
- Il n’est pas venu, de toute façon, on n’a pas eu besoin de lui, dit-elle en croisant les mains, vos cataplasmes l’ont si bien soigné qu’il s’est remis à manger comme avant et même qu’il boit de la bière.
-    Alors, c’est qu’il est vraiment guéri, acquiesça-t-il.

Antoine l’accompagna jusqu’à la porte.
-    Dites-lui que j’irai le voir bientôt, confia-t-il.
La jeune femme lui baisa de nouveau les mains avant de s’éloigner dans la pénombre.

Il se sentit envahi d’une paix immense, un sentiment oublié depuis longtemps, quelque chose qui l’encourageait à continuer… L’étrange lueur qui émanait de son visage lui donnait un aspect diaphane. Il en avait guéri d’autres de la même façon. Parfois, un bon repas suffisait à remettre d’aplomb ces hommes qui trimaient jour et nuit… Il se souvenait des paroles du porion le jour où il avait aperçut une lueur au fond d’une galerie de mine. Il était spirite et parlait souvent des fluides qui parcourent l’univers et traversent la matière. Il suffit parfois que le médium étende sa main pour que les courants d’énergie s’échappent et que le malade soit guéri, disait-il. Et toi, Antoine, avait-il ajouté, tu serais un de ces hommes que cela ne m’étonnerait pas…

La fraîcheur du vestibule lui fit du bien. Il demeura un moment adossé au mur laissant ses yeux s’habituer à la pénombre quand soudain il remarqua une ombre furtive. Catherine se tenait à distance, les mains croisées, récitant une prière à voix basse. Il posa main sur son épaule.
- Je remercie Dieu de nous avoir manifesté Sa puissance, puis elle se retourna calmement vers lui.
- Dans sa grande bonté, Il t’a choisi pour étayer notre foi et nous éclairer dans cette vallée de larmes et de souffrances. Ils viennent tous ici comme aimantés par une force mystérieuse.
Il la regardait d’un air incrédule.
- Mais…que suis-je, déclama-t-il d’une voix monocorde, un homme comme les autres… Qu’ai-je de plus qu’eux ? – il se dirigea ensuite vers la fenêtre et écarta brutalement les rideaux. Le ton de sa voix monta – Qui pourrait empêcher les hommes de maintenir leurs frères en esclavage dans l’ignorance et la peur ?
Elle s’approcha de lui et lui parla doucement pour le réconforter.
- Tu leur enseigneras ce qu’il te sera révélé. Tu as toujours été bien inspiré… Je sens que le moment est venu. Nous avons tant prié pour être éclairé. Nous vivions dans l’attente, dans le doute…souviens-toi… Nous ne recevions jamais de réponses aux questions que nous posions aux hommes aussi instruits fussent-ils. Au contraire, ils nous maintenaient dans l’ignorance comme si c’était un péché mortel de vouloir s’éveiller à la vérité.

Dans les corons, la vie devenait impossible. Dès qu’il pleuvait, la boue et les eaux croupissantes exhalaient leurs miasmes pestilentiels. Des familles s’entassaient dans des masures insalubres à dix dans une petite pièce où il fallait manger, dormir, se laver. Non seulement le propriétaire des impasses qui longeaient les quais ne voulait rien entendre mais s’en fichait complètement. Si les locataires voulaient des travaux d’aménagement, ils n’avaient qu’à les faire eux-mêmes…
Les esprits annonçaient une nouvelle épidémie. Les conditions de vie aussi dangereuses qu’inacceptables ne pouvaient que mal se terminer mais les autorités ne se décidaient pas à intervenir. Antoine se rendait souvent dans ces quartiers. Il distribuait des légumes, des œufs et du pain aux plus démunis. Et comme les rumeurs de sa bonté circulaient dans la contrée, de longues files d’attente se formaient quotidiennement devant sa maison.
Il les réconfortait du mieux qu’il pouvait, répondant à leur question, les raisonnant, leur offrant de la soupe qu’ils buvaient à bouche que veux-tu. Puis, tous rentraient chez eux le cœur content…jusqu’au lendemain où de nouveaux attroupements attendaient patiemment.

Antoine s’allongeait dans un transat pour récupérer un peu de forces. Parfois, il ne se réveillait que le lendemain. Un rayon de soleil transperçait la poussière en suspension. Catherine avait déposé quelques tartines beurrées et une tasse de café sur la table.
Lorsqu’il écarquilla les yeux, elle lui prit la main.
-Nos valeurs boursières ont été multipliées, annonça-t-elle à voix basse. Demain, j’irai à la banque afin de réclamer l’échange de nos biens contre des espèces – elle exhiba un petit carnet remplis de chiffres soulignés de rouge -   J’ai tout calculé… Si nous entreprenons la construction de ces maisons à nos frais, nous pourrions récupérer une partie de nos investissements avec des loyers aussi modestes soient-ils.
- Combien  ?
-    4000 francs, terrain compris avec une façade limitée à 4 mètres et la distribution d’eau en prévision. Nous pourrions en faire construire une vingtaine comme prévu !
-  Seuls des ouvriers bien payés pourraient les louer, or ce sont les autres que nous devrions aider, ceux qui n’ont pas de moyens.
- Oui, mais quand la municipalité se rendra compte de notre initiative, elle n’en restera pas là et se mettra en devoir d’en construire d’autres, par émulation, et ainsi tout le monde sera décemment relogé.

Antoine fronçait les sourcils en feuilletant ses notes dans un carnet.
-  - Les gens de la commune ne raisonnent pas comme nous, Catherine, ils pourraient même se vexer…ces notables sont des traditionalistes, des pharaons qui dépensent des fortunes pour construire des églises plutôt que des maisons de santé et qui ne sont même pas fichus de se faire subventionner par l’état pour installer l’eau potable !
Elle se précipita aussitôt dans une autre pièce et revint quelques instants plus tard avec une boite en fer qu’elle déposa sur la table. Antoine la contempla curieusement.
- Voilà toutes mes économies, dit-elle simplement en l’ouvrant.
Antoine referma son carnet et demeura un moment pensif, le regard perdu sur la taque du feu.
- Ca risque de nous attirer des ennuis…Les gens vont se poser des questions… Ils…
- Quand les bœufs sont deux, le labourage est plus facile…

Aux Quatre Ruelles, les expériences transcendantes qui se répétaient avaient pris une direction plus spirituelle qui ne laissait plus aucun doute de leur validité. Antoine révélait des vérités qui subjuguaient les adeptes si bien que ces séances s’accordaient parfaitement avec les descriptions laissées par les anciens mystiques du passé. Certains attribuèrent même ce phénomène à une intervention Divine, d’autres comme une intervention miraculeuse survenant à un moment critique dans la vie de ces pauvres gens.
Grâce à cette énergie sublime qui s’était éveillée en lui et aux merveilleux accomplissements qui l’attendaient, Antoine décida d’aménager un local supplémentaire. Tout le monde s’y était mis et quand tout fut en place, un petit comité fixa une date d’inauguration. On décida que le 25 décembre à 15 heures, le jour présumé de la naissance du Christ convenait parfaitement…
C’était une salle très bien éclairée et assez sobrement décorée de portraits et de gravures pieuses. Quelques bancs disposés au fond pouvaient accueillir de nombreuses personnes venues assister aux séances. Beaucoup venaient ainsi puiser chaque dimanche les forces nécessaires ou recevoir les bons conseils des guides spirituels. Le phénomène se développa avec une telle ampleur qu’Antoine décida d’imprimer des fascicules résumant en de brefs comptes rendus les différents messages reçus.  Ces petits catéchismes serviront à instruire les enfants.
- Il nous faut un nom et un emblème, pour nous distinguer des autres, reprit un membre. Toute société aussi petite soit-elle doit avoir un nom. Pourquoi ne pas l’appeler les Véritables Chrétiens ? Après tout, nous respectons l’enseignement de Jésus.
- Restons humbles, mes amis, avait objecté Antoine. N’oublions pas que nous sommes des ouvriers, des artisans, et que nous nous adressons à nos semblable en phrases simples afin d’être compris de tous.
- D’accord, mais ceci ne répond toujours pas à notre question.
- Saviez-vous que jadis, les rives de la Meuse étaient couvertes de vignes et ici, à Jemeppe, on en cultivait sur plusieurs hectares. Or, les prolégomènes placés en tête du Livre des Esprits d’Allan kardec disent : «  Tu placeras en tête du livre le cep de vigne parce qu’il est l’emblème du travail du Créateur…».Je vous propose d’appeler notre nouveau cercle : Les vignerons du Seigneur, conclut Antoine.
C’est ainsi que s’érigea la nouvelle petite société sous l’emblème de deux branches de vigne croisées et d’une inscription brodée en fil d’argent sur un drapeau de velours noir : « Nous sommes les ouvriers de la dernière heure »

Tous encourageaient les idées progressistes d’Antoine, ignorant que les rapports adressés aux autorités croupissaient dans les placards poussiéreux des sous préfectures.  Pourtant, ses grands yeux pétillaient lorsqu’il parlait de ses projets de drainer les eaux stagnantes, de séparer les eaux propres des eaux usées ou encore de capter celles destinées à la consommation. Hélas, il n’avait obtenu qu’à grande peine l’ouverture d’un puits à proximité des habitations… La municipalité ne se souciait guère de faire couler l’eau potable dans les quartiers défavorisés, principaux foyers d’infections et d’épidémies. Les élus locaux ne partageaient pas les mêmes ambitions…par leurs engagements trop prosaïques, ils demeuraient si prudents qu’Antoine devait à chaque foi tout reprendre à zéro et se battre seul.
Comme ces déplacements l’épuisaient, il acheta un cabriolet ainsi qu’une monture et tout un équipement. Il allait ainsi découvrir à ses dépends que tout peut arriver par monts et par vaux, comme un harnais qui se brise. Il convient alors d’avoir un bon charron parmi ses relations. Le bourrelier vérifia une dernière fois l’attelage et le harnachement puis jeta un regard distrait sur le ciel. Un orage approchait. Mauvais présage pour une première sortie… Antoine avait rendez-vous avec Steen, le président de la société des médecins. Il abattrait ses dernières cartes, jouant son ultime atout. Catherine portait une robe noire à godets avec une collerette de dentelle et des manches bouffantes pour la circonstance. La mousseline sombre accentuait la clarté de ses cheveux ramenés en chignon.
Martin avait refusé de les accompagner. Antoine n’avait pas insisté. Son fils était un garçon étrange, fragile, solitaire, qui n’aimait ni la fête, ni la compagnie. On le sentait mal à l’aise ces derniers temps. Ses collègues du chemin de fer le trouvaient trop coincé. On le voyait remonter la rue à bicyclette, le regard vide, inconscient de la réalité du monde. Il n’allait jamais au café comme les autres et parlait de façon étrange. Parfois, il lisait tard le soir dans sa chambre. Il n’avait pas de petite amie. Il ne fréquentait pas comme on disait. Antoine l’avait poussé à poursuivre des études afin de lui éviter le triste sort des ouvriers le plus souvent incultes ou illettrés. Il n’aurait pas tenu le coup dans cet enfer. Ses études terminées, on lui avait déniché un poste d’employé de gare, une bonne place qui lui donnerait une retraite honorable….Mais le jeune homme demeurait triste et ça se lisait dans son regard. Antoine ne le comprenait pas. Il était si différent d’eux… puis de nouvelles grèves éclatèrent et tout chancela de nouveau.
Le lendemain, Catherine avait mis la table comme d’habitude. Martin ne descendit pas. Elle appela de nouveau. Pas de réponse. Cela ne s’était jamais produit auparavant. Martin se levait chaque jour à la même heure pour se rendre au travail. Inquiète, elle monta dans sa chambre.  Le lit était vide mais encore chaud.
Antoine se souvenait des tracts dans un tiroir. Il n’en avait pas parlé à Catherine pour ne pas l’inquiéter. On prévoyait des grèves au chemin de fer. Les bureaux étaient fermés, des trains supprimés. Tout pouvait arriver. Antoine se précipita dans la rue et aborda un groupuscule de manifestants. Les autres qui s’étaient regroupés en faveur du suffrage universel dans le centre de la ville, bloquaient déjà toutes les issues. La manifestation tournait à l’émeute. Les gendarmes et la garde civique étaient déjà en position. Ca allait dégénérer. Les drapeaux rouges claquaient au vent. Quelques hommes politiques en avaient profité pour inciter la foule au calme mais leur discours sonnaient tellement faux qu’un groupe d’hommes leur lancèrent aussitôt des pierres puis des explosions se produisirent un peu partout. Des colonnes de fumées noirâtres s’élevaient en tourbillonnant au-dessus des toitures. La foule se remit à crier :
- A bas la propriété ! Mort aux riches ! A bas les capitalistes ! – Nous ne serons plus jamais des esclaves !
Des tambours battaient le rappel. Les soldats d’opérettes de la garde civique et quelques pompiers quittèrent précipitamment les cafés. C’était le branle-bas de combat. Le commandant de l’escadron de gendarmerie hurla des ordres. Un régiment de lanciers se mit directement en mouvement. De son côté, la garde civique était également en position. Les gendarmes avancèrent lentement sur deux colonnes alors que les insurgés resserraient leurs rangs. Les femmes marchaient en tête. Des coups de feu éclatèrent en guise de semonce. Dès que les premiers corps s’écroulèrent, ce fut la panique. On courait dans tous les sens, chacun pour soi. Les cavaliers poursuivaient des fuyards sabre au clair. A un autre coin de rue, des femmes détournaient l’attention des soldats lancés à leur poursuite pendant que d’autres dressaient une barricade avec tout ce qui leur tombait sous la main, meubles et toutes sortes de débris.
Antoine rentra seul, épuisé, les traits creusés par l’inquiétude. Les tourments revenaient le harceler. Comment un jeune homme aussi doux et fragile que Martin pourrait-il survivre dans un tel chaos ?… Que connaissait-il de la violence de ces hommes habitués endurcis par le fer et le feu, rompus aux travaux les plus durs, les plus lourds, qui se révoltaient aujourd’hui contre les exploiteurs.

Pendant ce temps, la réception à laquelle Antoine était convié se déroulait dans le calme à l’autre bout de la ville, loin de la tourmente comme si le rste du monde n’existait pas. Le président Steen ne cessait de regarder le cadran de sa montre à gousset. Le moindre retard l’agaçait. Venant d’Antoine, c’était inacceptable. Steen était un homme assez âgé et bedonnant avec un teint rougeaud qui trahissait un goût immodéré pour les bonnes chairs et les grands crus. Une moustache broussailleuse et des rouflaquettes lui dissimulaient une partie de visage couperosé. Parfois son regard croisait celui de Claes, un regard ironique qui semblait dire : vous voyez qu’on ne peut faire confiance à ces gens… Puis il appela discrètement un majordome.
- Prévenez-moi dès que les Antoine seront arrivés – ensuit il se leva et s’adressa à l’assemblée réunie autour d’une grande table de conférence – : « Votre attention, messieurs, je vous prie ! »
Dès que la rumeur s’estompa, il parla d’une voix plus forte au nom de la société des médecins qu’il représentait :
-    Messieurs et très honorables collègues, comme vous le savez, nos projets de pétitions sur l’art de guérir ont abouti favorablement. L’exercice de la pharmacie étant désormais séparé de la médecine, le public n’aura pas à être initié à nos pratiques, ni à la connaissance des médicaments. Par ailleurs, comme nous poursuivons sans relâche quiconque se mêlera d’exercer notre art et que le docteur Claes nous informe qu’un certain Antoine lui livre une concurrence déloyale, nous avons donc décidé d’inviter cet individu et son épouse à notre table afin de l’interroger sur ses projets.
Il jeta de nouveau un rapide coup d’œil à sa montre.
- Je compte donc sur votre discrète participation et votre tact, reprit-il, de façon à ne pas éveiller sa méfiance si nous voulons en savoir plus long sur ses motivations. Tout le monde acquiesça et marqua son accord par un hochement de tête affirmatif.
Pendant que le président parlait, Claes feuilletait d’un air narquois la petite brochure qu’un membre venait de distribuer. Le titre en disant long sur les aspirations de la société : Des intérêts sociaux et du Devoir pour le corps médical de prendre part à la politique… Un peu plus loin, quelques médecins parlaient discrètement de l’affaire et des propositions d’Antoine en matière d’hygiène.
Le président les rappela à l’ordre en élevant le ton de la voix :
- N’oublions pas, Messieurs, que la corporation médicale est celle qui embrasse le plus grand nombre de connaissances et qui d’autre que les médecins seraient les plus aptes à constituer et à diriger cette société ? Tout dans ce monde, ne doit-il pas reposer sur les sciences, seules bases possibles de tout gouvernement ?
Le majordome rappliqua quelques instants plus tard et se mit à chuchoter dans l’oreille de Steen que le secteur est bouclé par la garde civique à cause d’une nouvelle émeute mais qu’un peloton de gendarmerie et la garde civique protégeaient l’hôtel. Un pli d’inquiétude déforma son front.
-    Messieurs, grommela-t-il sur un ton résigné en se tournant vers l’assemblée, je pense que notre homme ne viendra pas.
Aux Quatre Ruelles, une foule de badauds se pressait devant la porte d’Antoine tandis que d’autres s’infiltraient à l’intérieur. Les casquettes des ouvriers et les larges chapeaux des élégantes semblaient flotter au-dessus de cette masse humaine. La rumeur s’estompait à mesure que l’on pénétrait dans la salle. Seul un léger murmure fait de prières et de commentaires persistait.
Dès qu’Antoine entra, une vieille se prosterna devant lui en sanglotant :
- Vous êtes si bon…grâce aux coupons alimentaires que vous avez donnés, nous avons…
Antoine l’interrompit.
- Il ne faut pas vous mettre dans cet état ni vous agenouiller devant moi. Ne vous avais-je pas dit que je vous aiderais… ? La vieille lui baisa doucement la main et retourna s’asseoir en se signant.
Un couple de jeunes gens qui semblait plus inquiet que les autres attira l’attention d’Antoine.
- Ne vous inquiétez pas, dit-il en posant une main sur son épaule, ce quartier est calme.
-    C’est pas qu’on s’inquiète, monsieur, fit le jeune homme sur un ton hésitant, mais on devait retrouver Martin ici.
Le visage d’Antoine se décomposa.
-    Où est-il, fit-il nerveusement.
-    On l’a vu dans la cohue tout à l’heure en train d’aider les femmes à dresser une barricade.
A ce même moment, la porte d’entrée s’ouvrit violemment laissant apparaître une silhouette difforme à contre jour. Tous les regards convergèrent vers un jeune homme aux vêtements ensanglantés puis une rumeur s’éleva en un bourdonnement sourd.
-        C’est Martin, le fils de Monsieur Antoine ! Mon Dieu ! Il est blessé !
Le jeune homme se laissa tomber sur un banc, le souffle court, les dents serrées.
- Les ….soldats….
- Plus tard, fit Antoine.
Deux hommes les aidèrent à transporter Martin à l’écart.
- Il est blessé à la jambe, dit l’un deux.
Antoine déchira le tissu et le décolla de la plaie avec une infinie précaution. Martin grimaçait de douleur.
- On dirait un coup de sabot de cheval, fit-il. Il n’y a rien de cassé. Aidez-moi à l’installer sur le sofa.
Tout à coup, un vacarme se fit entendre dans la salle, des bruits de bancs que l’on tirait et des éclats de voix. Des gendarmes postés aux quatre coins de la salle empêchaient la foule de sortir.
Antoine traversa la salle impressionnant de calme puis interpella un gradé à distance.
- Que se passe-t-il ici, monsieur ? Qui vous a permis d’entrer ?                    L’officier se dirigea droit sur lui d’un pas décidé et aboya sans ménagement :
- Et vous, monsieur ? Qui êtes-vous ? – il balaya ensuite l’assistance d’un regard menaçant – et que font tous ces gens ici  ?  La loi condamne ceux qui protègent les fugitifs et…
Antoine plongea son regard dans celui de l’officier et le fixa intensément, sans sourciller. Il demeura ainsi à le toiser immobile et silencieux. L’homme, qui était modérément obèse avec cette expression typique aux coléreux, habitués à commander tenta vainement d’y échapper. Son visage s’empourpra. La sueur perla sur son front. Sa main qui triturait la garniture du fourreau de son sabre trahissait un profond malaise.
- Nous…nous n’avons plus rien à faire ici, bégaya-t-il soudain d’une voix éteinte… Il se dirigea vers la sortie d’un pas maladroit puis marmonna des ordres à un sous-officier. Les hommes se précipitèrent en pagaille aussitôt vers la sortie sous le regard médusé des gens. Un sergent salua ensuite l’assemblée puis referma délicatement la porte. Un silence sépulcral s’installa.
Catherine vacilla en découvrant Martin dans le cabinet.
C’était trop. Après s’être tous deux remis entre les mains de Dieu afin d’accomplir ses volontés, voilà qu’en échange, Il leur rendait leur unique enfant blessé… Antoine leva les bras au ciel et invoqua Dieu à l’écart, dans un coin sombre.
-    Même Moise n’a pas perdu d’enfant, pourquoi reprendrais-Tu le mien ?
Ne t’ai pas déjà tant servi, moi qui marche dans Ta Loi ? Fais-le vivre, je t’en supplie, Seigneur…

L’accident de Martin avait fait grand bruit si bien qu’on jasait dans tout le voisinage. Beaucoup de curieux profitaient de l’occasion pour s’infiltrer chez celui que l’on appelait depuis peu le richard des Quatre-Ruelles, parce qu’il avait fait construire plusieurs maisons dans la rue sans exiger de loyer, qu’il vivait de ses rentes et avait fait installé une jolie sonnette à la porte d’entrée… Il devait sûrement y avoir des meubles rares ramenés de l’étranger et des objets de luxe un peu partout comme chez les notables, ou un trésor caché…qui sait ?  Hélas, on en ressortait déçu. Il n’y avait rien de cossus dans la maison des Quatre-Ruelles.  On vivait simplement comme n’importe quelle famille ouvrière, prenant les repas dans une arrière-cuisine. Quant au cabinet d’Antoine, il ne comportait qu’une table, quelques chaises et un modeste sofa. Quelques adeptes y avaient bien déposé un tronc fermé mais les dons allaient aux plus démunis et aux malades. Sur le mur, une gravure représentait le christ en train de guérir. La richesse d’Antoine se trouvait là où peu la remarquait vraiment, dans son cœur. Et s’il ne travaillait plus, c’est parce que Dieu travaillait en lui, et cela non plus les curieux ne le voyaient pas…

On avait installé Martin sur un divan dans la cuisine où il y avait du feu en permanence. Il y passait la plupart du temps à lire et à somnoler.
On évitait de reparler de la manifestation. Le sang avait coulé. On comptait les morts. Des familles pleuraient…
Antoine ne s’inquiétait pas d’avantage de la blessure. Pour lui, ce n’était qu’une peccadille qui n’allait pas tarder à disparaître, un petit bobo. Martin se plaignait bien de douleurs aiguës mais c’était un garçon délicat peu habitué à la souffrance. Antoine n’y prêtait guère attention. Pour le rassurer, il avait toutefois enfreint sa loi en demandant l’avis d’un jeune médecin… A  défaut de guérir leurs patients, les médecins donnent parfois de bons diagnostics. Ils ont l’habitude. Ce sont souvent les mêmes accidents qui se reproduisent. Ils connaissaient aussi les mots qui rassurent même si les patients ne comprennent rien à leur science… Ils rédigent aussi des certificats médicaux bien utiles quand on a la chance d’avoir du travail.
- Attendez la semaine prochaine, avait dit le docteur après l’avoir ausculter. Ensuite, il pourra se lever et faire quelques pas dans la pièce…
Les jours passèrent…puis les semaines… L’état de Martin s’aggravait.
Quand des amis vinrent reprendre des nouvelles, Antoine leur confia son inquiétude. Ils se montraient rassurants.
-Il faut du temps pour ces choses-là…nous prieront pour qu’il guérisse plus vite…
Du reste, le médecin était optimiste. Il préconisait aussi la patience…
Dès que les amis prirent congé, Catherine sentit ses entrailles se nouer. Un tourment infernal s’empara d’elle. Elle savait que les médecins ne guérissaient personne. Même Antoine ne parvenait à rien pour soulager Martin. Le soir, elle lui confia son inquiétude.
- Il faut qu’il se batte, Catherine, avait-il répondu, qu’il se lève et reprenne sa vie comme avant, comme si rien ne s’était jamais passé. A force de rester couché au coin du feu, on s’amollit. Lorsqu’il aura pris l’air, son appétit reviendra, vous verrez.
Cette nuit-là, Antoine avait prié plus longtemps que d’habitude, avec plus de conviction. Catherine l’avait observé en silence. Il se tenait immobile, concentré, les yeux clos, parfaitement recueilli. Sa silhouette se détachait comme une ombre rassurante.
Le lendemain, le jeune Martin se leva et décida de reprendre son service au guichet de la gare.
Ils le regardèrent s’éloigner lentement puis disparaître à l’angle de la rue.
- Vous voyez, dit joyeusement Antoine, je vous l’avais dit.
- Catherine avait croisé les mains et l’écoutait en silence.
Ah, les jeunes d’aujourd’hui ne nous ressemblent pas. On était plus robuste de notre temps… Regardez comme nos parents vivaient longtemps malgré leur rude labeur. Ils traversaient la vie simplement, d’après leur foi, leurs idées, sans jamais se poser de questions…tandis que nous…

A la mairie, la réunion du conseil s’annonçait particulièrement houleuse. L’épineuse question des manifestations était à l’ordre du jour sans oublier le recensement des empiriques… Des mesures s’imposaient.
Le maire s’adressa à l’assemblée d’une voix irritée :
- J’ignore d’où proviennent les sources de notre honorable collègue, mais je tiens à informer les membres du conseil que j’ai déjà statué là-dessus et que je sache, il n’existe plus de charlatans ni de rebouteux en activité sur ce territoire !
- Vous vous trompez, s’exclama Claes d’une voix forte. Il en reste un !
La rumeur s’estompa puis vint un silence oppressant.
Le maire dodelina de la tête puis reprit avec sarcasme :
- Et qui donc, monsieur le docteur ?
Claes ne se fit pas prier davantage. Il se leva et proclama fièrement  :
-        Antoine, messieurs !
La rumeur s’éleva aussitôt dans les gradins. Tout le monde parlait.
- D’après les renseignements que nous possédons, On sait que de nombreuses personnes se bousculent quotidiennement devant sa porte et que certains en ressortent guéris…C’est donc qu’il exerce, messieurs, et c’est illégal !
- Allons, mon cher, nous savons tous ici qu’il s’occupe de spiritisme, mais ce n’est pas défendu, ces braves gens ne font de tort à personne. Ce phénomène est à la mode. Il les influence positivement autant qu’il les rassure ; angoissés qu’ils sont par les incertitudes et les malheurs de la vie.  D’ailleurs, il s’agit d’un phénomène très rentable pour notre municipalité car il attire les foules et croyez bien que personne ne s’en plaint, surtout pas les commerçants, alors ?
Claes s’indigna, le visage rouge de colère :
- Qu’allons-nous devenir, nous, les médecins, si tout le monde se met à exercer notre art de façon outrageuse et à prendre des conseils auprès des esprits ?
- Mais en quoi le spiritisme se mêlerait-il de guérir, monsieur le docteur ?
- Et pourtant, on en parle, monsieur le maire ! On en parle… des cas existent !
Des voix s’élevèrent dans les gradins en guise de protestation contre les médecins.
Un membre de l’extrême gauche se leva et prit aussitôt la parole, excédé par tant de mauvaise foi :
- Assez de palabres, messieurs ! Il y a plus urgent que ces questions d’ordre personnel ! Nous avons des travaux importants en souffrance, des égouts à installer, la séparation des eaux dans les corons comme le suggère justement Antoine dans un rapport qu’il m’a adressé  - il leur montra – que voici et qui n’est pas le seul  … Il serait temps que le collège approuve enfin ces adjudications…
La tension montait. Un catholique se leva.
- Alors que les travaux de réfection de l’église ne sont même pas entièrement terminés ?
Puis les commerçants renchérirent :
- C’est bien beau tout ça, mais il n’y a toujours pas de trottoir devant nos magasins et quand il pleut, la boue pénètre partout sans parler des démarcheurs qui nous font une concurrence déloyale !
Le maire réclama le silence.
- Un peu de calme, messieurs ! Vous savez très bien que même si le collège vote à l’unanimité l’exécution des travaux d’égouttage -  en souffrance depuis longtemps je vous l’accorde – la députation permanente ne nous accorderait pas les fonds nécessaires !
La majorité, satisfaite, approuva sauf un conseiller qui se leva.
- C’est ça, s’indigna-t-il, reportons encore les travaux de captage – il martelait chaque mot -  de séparation d’eau, d’égouttage…  et quand il y aura une nouvelle épidémie, vous invoquerez un quelconque manque de ressources pécuniaires pour vous donner bonne conscience ? Mais cela – il pointa subitement un doigt accusateur vers le maire en reprenant d’une voix puissante qui tonna dans la salle :
- Vous ne pourrez pas le faire ad vitam aeternam ! Arrêtez donc ces finasseries, Monsieur le maire !
- On s’occupera de ces peccadilles, promit Claes avec de la fureur dans la voix, bien que les ouvriers vivent dans la crasse et ne nous consultent jamais.
- Ca alors, hurla de nouveau le conseiller de l’opposition, vous ne manquez pas de culot, Claes ! A vous entendre, il ne reste plus qu’à voter une loi visant à écarter les indésirables mais surtout ceux qui osent vous faire concurrence, comme Antoine, qui n’a pas hésité à faire construire des logements pour des ouvriers et sans demander des fonds à la députation ni à personne puisqu’il y est allé de ses propres deniers, lui ! Vous devriez plutôt prendre exemple, messieurs, plutôt que de réclamer sa tête. Nous disons : Chapeaux bas ! Il y a des leçons à tirer !
Claes haussa les épaules en bougonnant mais le tribun reprit de plus belle :
- Et ensuite ? Qui seront vos nouvelles victimes ? A qui d’autre  appliquerez-vous ces lois infâmes ?
Claes s’exclama, triomphant  :
- Aux ambulants qui hurlent sous nos fenêtres !
- Ca, c’est la meilleure !
Un brouhaha s’installa dans les gradins.
- Laissez parler le docteur Claes, messieurs, ordonna le maire. Claes le remercia et reprit la parole d’un air hautain :
- Et bien oui ! Il faut les recenser, les sédentariser ! – Il se tourna vers un riche industriel – vous, Monsieur Pasteur,  qui êtes directeur du charbonnage, je vous prends à témoin ?
- Il a raison, messieurs ! Vous ne réalisez pas l’importance d’une telle main d’œuvre – il insista en martelant ses mots  -  à bon marché…
Le tribun frappa le poing sur la tablette d’un banc, scandalisé.
- En voilà assez ! Vous parlez avec un tel mépris ! Seriez-vous à ce point aveuglé par la cupidité ? Ces hommes sont des êtres humains, nom de Dieu ! – il se détourna d’eux avec dégoût -  Franchement, c’est intolérable -
Les commerçants l’interrompirent en minaudant :
- Vous ne comprenez rien ! C’est pour le bien de nos affaires ainsi que dans l’intérêt de la municipalité que des décisions urgentes doivent être prises.
- Éviter la concurrence, persifla le tribun, on reconnaît bien là le discours des médecins et des épiciers d’ailleurs c’est la même chose !
- Riez si ça vous chante… Il n’empêche que ces gens recevraient au moins un salaire alors qu’ils n’ont rien.
De nouvelles protestations s’élevèrent dans les gradins. L’opposition en minorité renchérissait faisant dégénérer la séance. Deux policiers de faction firent irruption dans la salle en délire. Tout le monde se bousculait en se houspillant pendant que le maire refermait calmement son dossier. Il lança un regard désespéré sur l’assemblée puis se tourna vers son secrétaire :
- Ca suffit pour aujourd’hui. Clôturons la séance.
Une voix perçante s’éleva au- dessus du tapage :
- J’ai demandé à parler à plusieurs reprises et l’on ne m’a pas autorisé à le faire !
- La séance est levée, conclut le maire avec mépris, ce sera pour une autre fois ! Il se dirigea ensuite vers la sortie quand un huissier lui remit un document. L’homme était visiblement mal à l’aise face au maire qui l’accepta en poussant un long soupir. Il ajusta ses lorgnons.
- Décidément, confia-t-il au secrétaire qui venait de le rejoindre en s’épongeant le front, de nouvelles émeutes… ça ne cessera donc jamais ?
Les deux hommes regardèrent la salle en désordre.
- Plus rien ne va en ce bas monde… ?
Le secrétaire se pencha discrètement vers lui avec obséquiosité et lui parla dans l’oreille :
- Je me permets toutefois d’insister afin de vous rappeler votre rendez-vous avec le ministre de l’intérieur.
Le maire le dévisagea un instant avant de répondre, sarcastique :
- Mon rendez-vous… ?
Le huissier acquiesça du regard mais le maire lui sourit méchamment.
- Et bien, pour la première fois de ma vie, figurez-vous que j’ai envie de l’envoyer promener, moi, le ministre, et fort loin  – puis il posa la main sur son épaule en ricanant :
- Mais vous savez aussi que je n’en ferai rien…

L’ambiance était morose aux Quatre-Ruelles. Martin avait quitté le travail plus tôt que prévu. Sa jambe avait doublé de volume. Il avait de la fièvre. Catherine avait fait des neuvaines sans trop y croire…L’état du jeune homme empira à tel point qu’il fut décidé que les séances se dérouleraient dorénavant ailleurs tant qu’il n’irait pas mieux. Antoine avait tout essayé de son côté, mais Dieu demeurait sourd à ses prières… Le jeune médecin avait rédigé un nouveau certificat d’incapacité pour une longue période cette fois sans toutefois oser avouer qu’il était dépassé par les événements.
- Alors, s’empressa Antoine, qu’en pensez-vous ?
- Il n’a plus assez d’eau dans le corps, conclut-il simplement après un moment de réflexion.
Les extraits de viande qu’Antoine distribuait gratuitement aux indigents étaient d’une totale inefficacité. Les pensées les plus noires le tourmentaient constamment et avec tant d’acharnement qu’on le voyait souvent agiter la main devant son visage comme pour repousser des attaques invisibles.
Il est dit que l’esprit de l’homme se soutient dans la maladie, mais l’esprit de l’homme abattu, qui le relèverait ? Il est dit que les défaites enseignent aux hommes et qu’il était permis de tomber. Soit. Mais pour autant qu’ils se redressent. Et Antoine s’était déjà tant de fois relevé, de nouveau prêt à combattre les ténèbres, car il est dit aussi que la foi soulève les montagnes… Quel père ne défaillirait-il pas devant son enfant blessé, écrasé par la douleur ?
- Martin, a-t-il suffisamment de foi, se demanda-t-il soudainement.

Il avait ensuite rejoint Catherine restée à son chevet.
- Il fait bon pour la mi-mars, avait-il dit en entrant dans la chambre pour dissimuler son trouble, puis il était venu s’asseoir sur le lit, en face d’elle.
Le visage du jeune homme si pâle, il se flétrissait à vue d’œil, ses joues se creusaient. Il leur prit tout à coup la main alors que son regard allait de l’un à l’autre, un regard rempli de paix… il dit alors d’une voix douce :
- Ne vous en faites pas pour moi… ça va aller. Je n’ai presque plus mal. Je me sens un peu las, c’est tout…
- Il faudrait manger, mon fils, faire un effort pour nous rassurer, ta maman et moi.
Catherine répondit à sa place :
- Il a mangé un peu de poulet, papa. Et tout à l’heure, il prendra un peu d’extrait de viande, n’est ce pas, Martin ?
Le jeune homme baissa les yeux. Un léger sourire se dessina timidement sur ses lèvres.
- Oui, dit-il en tapotant affectueusement sur leur main. Tout à l’heure, et maintenant, je vais me reposer un peu…
Antoine éteignit la lampe.
- Tu as raison, mon fils. Ta mère et moi allons nous coucher aussi. N’hésite pas à nous appeler pour quoi que ce soit, puis il referma doucement la porte.
Antoine demeura un long moment devant le fourneau. Le feu s’éteignait lentement… Les heures passèrent, rythmées par le tic-tac de la pendule.
- Venez donc vous reposer, murmura Catherine à plusieurs reprises… Mais Antoine demeurait face au feu, ne cessant de marmonner en serrant le poing :
- Il faut absolument qu’il reprenne des forces.
Puis il reprit d’une voix plus forte :
-  Souvenez-vous alors que nous étions en Russie… Les ouvriers s’étaient moqués de moi parce que j’essayais d’empêcher le sang de gicler d’une blessure au poignet. L’un d’entre eux avait relevé ma manche et tenait fermement mon bras pendant qu’un autre posa un fer incandescent sur la plaie qui se mit à crépiter comme le lard dans la poêle à frire.  Ensuite, il m’avait tendu un bidon de vodka en me faisant signe de le boire d’un seul coup. Ivre, on ne sent plus la douleur.
- Martin est différent de nous, Antoine. C’est un intellectuel. Nous devrions être plus indulgents à son égard.
- Et si Dieu voulait simplement éprouver ma foi, reprit-il aussitôt en se retournant vers elle…
- Nous avons déjà fait plus de bien aux hommes qu’il n’en fallait, Antoine… Et nous n’avons commis aucune faute, alors, pourquoi serions-nous à nouveau éprouvés ?
Elle se tourna vers lui et pris ses mains dans les siennes.
- Martin va guérir, dit-elle sur un ton ferme et avec conviction, je le sais, je le sens.

Le lendemain, Antoine s’engouffra dans les bois de très bonne heure afin d’y trouver l’inspiration, dans le désarroi de ses sentiments. Il s’arrêta dans une clairière pour jouir de la douceur de l’air et respirer profondément puis il regarda le ciel qui venait subitement de se couvrir. Quelques nuages voilaient le soleil, effaçant les ombres des arbres puis l’horizon devint violet derrière les cimes.
- Pourquoi faut-il qu’à chaque moment de paix, les ténèbres tentent de s’emparer de moi ?
Des nappes de brume flottaient dans le fond de la vallée. Par moments, le soleil faisait une brève incursion inondant passagèrement la plaine où dévalaient l’ombre des nuages, c’est alors que des silhouettes à forme humaines s’ébranlèrent dans un coupe-feu.
- Des soldats, pensa-t-il avec frayeur en les voyant se mettre en position. Il n’eut que le temps de se jeter sur le sol.  Une balle déchira l’air en sifflant au-dessus de sa tête, hachant les fourrages. La voix de l’aumônier militaire retentissait dans sa tête vide pendant que les images du passé défilaient.
Il se releva lentement. La brume s’était déplacée et recouvrait maintenant le coupe-feu, voilant une partie du paysage. Soudain, un bruit sourd attira son attention. Il se retourna et tomba face à un cavalier qui s’arrêta à l’orée du bois. Le cheval se cabra plusieurs fois en hennissant annonçant une nouvelle charge. Le soldat retira le sabre de son fourreau et talonna aussitôt sa monture pour galoper droit sur Antoine. Quelques moineaux pépiaient dans une haie, des insectes bourdonnaient à ses pieds… ils vivaient, insouciants, indifférents. Tout à coup, Antoine sentit un souffle glacial lui traverser le corps. Il vacilla comme si le sol se dérobait sous ses pieds. Le fantôme avait disparut. La foret avait retrouvé son aspect figé. Seules les hautes fougères et quelques cimes oscillaient doucement sous le vent.
Il emprunta une sorte de raidillon strié de filets d’eau. Tout au fond, un étroit passage traversait des fourrés mais il fallait se courber et progresser dans la trouée à l’aveuglette jusqu’à un amphithéâtre naturel où s’écoulait une source parsemée de pierres recouvertes de mousse. Antoine remplit son bidon et pria :
- Je sais que mes souffrances ne sont que le résultat de mes actes, Père Eternel, mais qu’ai-je fait de mal pour que mon unique enfant soit ainsi plongé dans la douleur… ?  Puissé-je prendre sa souffrance dans la mienne – il referma ensuite le bouchon et porta le bidon contre son front – accordez-lui la guérison, ö Dieu tout puissant, pitié !

Une heure plus tard, Antoine poussa la porte de la pension des Quatre-Ruelles avec un étrange pressentiment. Catherine l’accueillit en silence et déposa les fleurs des champs dans un carafon. Son regard redevint plus doux.
- Comment va notre fils ?
- Il ne veut toujours rien manger, confia-t-elle.
Antoine déposa son sac dans un coin et monta dans la chambre.
Martin était allongé, le visage semblait avoir rétrécit. Il entrouvrit les paupières au moment où Catherine se pencha pour déposer les fleurs sur le chevet. Ses yeux avaient perdu leur éclat.
Il parlait avec difficulté :
- Je crois que je vais mieux. Je ne sens plus rien…
Antoine retira une feuille de sa poche et la déplia devant lui. C’était une gravure illustrant une locomotive, un des derniers modèles. Il avait détaché la page d’un ouvrage spécialisé et en avait soigneusement replié le bord écorné. A ce moment, un train siffla au loin. Les yeux de Martin se remplirent de larmes. Antoine se dirigea lentement vers la fenêtre pour cacher son émotion. Son regard se perdit dans la rue où quelques enfants se poursuivaient en criant. Au loin, la locomotive recrachait sa fumée blanche. Quelques instants plus tard, il vint s’asseoir sur le lit. Martin s’était endormi, la gravure dans la main. Alors Antoine quitta la chambre sur la pointe des pieds. Quelques voisins et d’autres membres de la famille s’étaient réunis dans la cuisine. Ils parlaient à voix basse. Une jeune femme servait le café. Catherine retourna au chevet de son fils. La lampe à pétrole posée sur un guéridon éclairait faiblement son visage, un visage immobile à l’expression indéfinissable, le regard désespérément fixé sur Martin. Antoine sentit de nouveau ce courant d’air glacial lui parcourir le dos. Il frissonna et retourna dans la chambre. A ce moment, le garçon ouvrit les yeux. Ils semblaient rouler sur eux même car le regard était désormais trop faible pour se fixer. Il comprit que son fils lui envoyait un dernier message l’avertissant que le moment de se séparer était arrivé et qu’il n’y avait plus rien à espérer.
Quelques instants plus tard, il rendit son dernier soupir.
Antoine baissa la tête et serra fortement les poings. Une boule de feu lui enserrait la gorge.
Ils veillèrent toute la nuit en silence, perdus dans leurs prières puis la veilleuse clignota avant de s’éteindre. Catherine sanglotait dans la pénombre. Puis il y eut des bruits de pas et des gémissements en bas et bientôt la peine s’emparât des lieux. Une main frôla l’épaule d’Antoine :
- Il y a du café en bas, monsieur Antoine, venez…
Il secoua lentement la tête, plongé dans la torpeur, accompagné du chuchotement rassurant de ceux qui étaient venus prier avec lui.
Au dehors, la vie reprenait son cours, insouciante, avec les cris des ambulants et le roulement sourd des charrettes…

Après l’enterrement, Antoine et Catherine s’étaient réfugiés au fond du petit jardin. Il y avait un banc sous un pommier. C’était une nuit de juin, douce, opaque, laissant à peine filtrer la lumière de quelques chaumières. Il l’avait serré contre lui, longtemps, sans parler.
-Je ne crois plus à rien, avoua-t-elle d’une voix faible, plus rien n’a d’importance maintenant que notre fils unique est ….- et elle sanglota…
Antoine n’avait pas trouvé les mots. Peut-être avait-elle raison… Peut-être valait-il mieux repartir à l’étranger, loin de tous ces souvenirs, de toute cette peine… Fuir ce visage bien aimé aux joues creuses, ce regard chargé de tristesse… Qu’existait-il de pire que de perdre un enfant à l’aube de la vie… ?
Leur décision était prise. Ils repartiraient à l’étranger, loi, très loin. Les usines recrutaient du personnel. On signait des contrats à longue durée et les salaires étaient intéressants pour ceux qui avaient de l’expérience et qui acceptaient de prendre des responsabilités…
La voix résonnait dans sa tête, lancinante Il s’enfuit d’Égypte et se réfugia au pays de Madian..Madian..fuir…

Ils passèrent la nuit à regarder le feu, en silence, assis sur un coin du lit. Antoine la tenait dans ses bras et la berçait comme un enfant. Désormais,  rien ne sera comme avant. Désormais, la peine et la douleur les uniraient, les soudant l’un à l’autre pour mieux résister au temps, aux nouvelles épreuves qui les attendaient sans doute… Et la souffrance effaça en eux le désir vulgaire et égoïste des corps au profit de l’union des âmes, tuant la soif des plaisirs impermanents et à ce moment, naquit un véritable amour dépassant à la fois, et le monde et les hommes.

Le lendemain, Catherine se réveilla en découvrant qu’elle avait gardé les mains croisées durant son sommeil ce qui lui rappela aussitôt sa douleur. Elle regarda ensuite le soleil s’infiltrer lentement au travers des rideaux et la peine envahit de nouveau son cœur, une peine immense qui nouait la gorge et qui faisait mal au ventre.
-  Faire le bien et recevoir autant d’épreuves en échange, pensa-t-elle…C’était trop… Cela dépassait l’entendement surtout qu’Antoine avait guérit tant de gens, et voilà que son fils…
Existe-t-il vraiment ce Dieu de miséricorde qu’ils ont tant et tant de fois prié ? Elle en doutait.
La voix sourde d’Antoine avait rompu le silence de la chambre comme par empathie :
- Le Christ est venu au monde pour être supplicié par les hommes, avait-il dit, il est venu et a été trahi pour quelques pièces ? N’avons-nous pas tort de nous apitoyer sur notre sort ? Est-ce bien digne, Catherine ? Nous ne changerons rien…
Elle se leva.
- Je vais préparer la table, dit-elle d’une voix atone.
En sortant les tasses de l’armoire, sa main se mit à trembler devant celle de Martin. Ses lèvres frémissaient. Elle sentit la main d’Antoine se poser sur son épaule, une main fébrile qui tremblait un peu elle aussi. Elle déposa alors la cafetière sur la table et vint s’asseoir à côté de lui :
- Je ne veux plus vivre dans cet endroit, Antoine, avoua-t-elle, c’est au – dessus de mes forces…
Seul le mécanisme de la pendule résonnait dans la pièce.
La silhouette lointaine d’un soldat surgit tout à coup dans l’esprit d’Antoine, une image floue émergeant de la brume et s’approchant lentement de lui. Les contours se précisèrent révélant d’abord un masque lugubre avec des cernes bleuâtres. La bouche se déformait en articulant des sons inaudibles puis un autre visage se dessina lentement et Antoine vit apparaître celui de Martin, un visage souriant entouré d’un halo jaunâtre. Antoine tendit une main maladroite vers l’apparition qui s’estompait lentement.
-  Je sais que notre fils est heureux là où il est. Ne soyons pas égoïste…
- Pourquoi Dieu nous a-t-il abandonné, Antoine ?
- N’ai-je pas tué un homme, naguère ?
-Oui, mais par accident.
- Ne me faut-il pas expier cette faute… ?
- Et moi, Antoine ? En quoi suis-je coupable ? Car c’est aussi mon fils que Dieu vient de reprendre. Veut-il me punir moi aussi d’une faute que je n’ai pas commise ?
Antoine abaissa le regard.
- Je l’ignore, mais je me souviendrai toute ma vie de cet instant ainsi que des paroles de l’aumônier…
Il quitta la table et fit quelques pas dans la pièce. Il marcha lourdement, le dos légèrement voûté puis s’arrêta devant la fenêtre, le regard perdu à l’extérieur…
- Vous avez peut-être raison… le Dieu en qui je croyais semble nous avoir abandonné…

Quand il arrive à la limite de ses forces et qu’il retombe dans la poussière, l’instrument est prêt à accomplir les desseins de son créateur….

Quelques amis réunis dans l’autre pièce se levèrent dès qu’Antoine entra. Les mots étaient inutiles. On n’entendait que les bruits familiers du tisonnier qui activait le feu, le charbon qu’on déversait dans le fourneau ou le chuintement de la bouilloire… puis Antoine dit doucement :
- Merci d’être là, mes frères – il fit une courte pause et joignit les mains – C’est une grande épreuve que Dieu nous impose. Catherine et moi allons prendre un peu de recul… Cette maison – ses yeux se perdirent dans le vide – tous ses souvenirs nous rappellent notre cher enfant disparu…
Gony attendit un moment avant de prendre la parole. Il s’adressa à Antoine avec appréhension :
- Pensez-vous …repartir ?
Antoine fit un geste de la main qui semblait avouer ses doutes.
La médium se tourna alors vers Catherine et demanda :
- Et tous ces gens qui ont mis leur foi en vous ? Que leur dirons-nous ? Ils sont si nombreux…
Catherine lui prit les mains pour la rassurer et murmura :
- Notre foi est si ébranlée que je…
La voix d’Antoine l’interrompit soudain, une voix forte où vibrait autant la révolte que l’émotion :
- Allons… Avez-vous déjà oublié ce que je vous ai dit ? – Catherine baissa les yeux -  Rien ne se produit par hasard – puis Antoine qui était demeuré pensif, les deux mains posées à plat sur la table se leva brutalement sous le regard étonné des invités. Ils l’entendirent soliloquer d’un air solennel :
- C’est cela l’épreuve, frères… Nous n’avons pas le droit de rendre Dieu responsable de nos malheurs. Les funérailles ensemencent une graine d’où jaillira la vie, une vie nouvelle… maintenant, je vais me retirer un moment, fit-il, ne partez pas encore !
Il s’écarta de la table comme attiré par une force mystérieuse.
Tous les regards se tournèrent vers Catherine, interrogateurs.
- Il se retire souvent dans la salle, confia-t-elle. Depuis la mort de Martin, il n’est plus le même… On dirait qu’il est au-dessus des choses, de la matière…
Je le vois souvent écrire nerveusement. Ce n’est pas sa main qui dirige le crayon. Les mots déferlent les uns à la suite des autres. Par moments, sa main hésite, puis reprend sa course effrénée sur le papier sans qu’il puisse la contrôler. Ce jour-là, J’ai pris conscience qu’il venait d’être l’instrument d’une puissance supérieur qui ne tarderait pas à se révéler. Les hommes de génie sont des esprits avancés capables de concevoir de très grandes choses or c’est précisément parce qu’ils en ont été jugés capables que les esprits supérieurs leur suggèrent les idées nécessaires.
Catherine retourna dans ses pensées pendant queTatène déposait les couverts sur la table.
- Il faut manger, dit-elle en découpant la tarte, ça nourrit les nerfs.
Quelques instants plus tard, alors que tous faisaient honneur aux plats, la silhouette d’Antoine se détacha, noble et imposante, dans l’embrasure de la porte. Un léger halo rendait l’apparition encore plus mystérieuse. Il émanait de sa personne une impression de calme et de légèreté, quelque chose de rassurant.  Chacun le regardait avec étonnement, suspendu à ses lèvres. Il posa alors sa main sur leur tête en passant parmi eux et le ton de sa voix se fit doux :
- Fuir une épreuve – dit-il lentement, équivaudrait à s’en préparer une autre bien plus redoutable… C’est pourquoi, frères,  nous ne partirons pas.
Les visages semblèrent s’illuminer de l’intérieur.
- Nous resterons et partagerons les épreuves de ceux qui souffrent comme nous avons souffert et comme nous souffrirons certainement encore et encore… Dorénavant, notre porte restera perpétuellement ouverte jour et nuit, tous les affligés seront accueillis aussi nombreux soient-ils sans la moindre distinction.
Il marqua un temps d’arrêt avant de reprendre :
- Mes frères, je ne suis qu’un instrument venu accomplir certaines choses qui me seront révélées et dont vous serez témoin – il se tourna vers Catherine -  Aurez-vous la force d’en supporter la charge – car cette nouvelle épreuve sera lourde, dure et très longue à supporter.
- Nous soulèveront la grosse pierre ensemble, comme nous avons toujours fait.
Antoine prit sa main dans la sienne.
- Telles seront désormais les raisons de notre vie, mes frères. Telle est la volonté de Dieu !

La messe dominicale avait beau être un acte religieux pour les paroissiens, peu en fait s’approchaient de la sainte table pour y consommer le pain bénit. Déjà que les vêpres étaient boudées… Bref, on fréquentait de plus en plus rarement le temple de Dieu. Et puisque les tabernacles avaient été forcés, le curé refusait de confier la clé du clocher tout neuf au sonneur ainsi qu’à l’horloger chargé par la municipalité de remonter l’horloge rien que parce qu’il voyait en eux des ivrognes.
A Jemeppe comme partout ailleurs, les coups de langues allaient bon train, remplaçant les coups de fusils ou de couteaux dans le dos. Si la presse figurait au rang des ennemis du curé, il fallait tout de même bien admettre que la plume anticléricale se trempait dans l’encrier de la médisance pour parler de ces vestibules de l’enfer qu’étaient devenues les églises.
Le curé montait donc à l’autel comme à l’accoutumée, tournant le dos à deux ou trois fidèles. Sa voix résonnait de façon toujours aussi lugubre, du haut de sa chaire où il tentait désespérément de réveiller leur foi.
- Cette foi qui s’est endormie, tonna-t-il enfin d’une voix qui se voulait puissante. Le vieillard endimanché qui somnolait au premier banc sursauta… Ensuite, fier d’avoir sorti ce pécheur de sa torpeur, il reprit son homélie d’un air inspiré et d’une voix redevenue calme. On l’entendait alors soupirer, gémir et parfois s’extasier contre les cabarets et la presse, ignorant surtout que les gens simples habitués à pérorer le soir autour de la lampe ne pourraient jamais considérer comme leur pasteur ou leur ami cet homme qu’ils n’apercevaient jamais que de loin et qui leur parlait en pinçant les lèvres.
Tout à coup, la porte s’ouvrit en un long grincement laissant apparaître deux enfants, juste à côté du bénitier.
Le curé s’arrêta un moment pour les observer de loin et comme ils n’étaient pas turbulents, reprit son homélie en dénonçant cette fois la mauvaise influence du progrès sur le comportement de ses ouailles.
- La ferveur tiédit alors que grandit la réputation de la presse, gronda-t-il en pointant un doigt menaçant vers la petite assemblée, sans oublier l’arrivée du chemin de fer qui bouscule nos habitudes et nous éloigne davantage, comme des brebis égarées… Oui, mes frères, des brebis égarées… Mais le bon pasteur n’abandonne pas ses brebis et…
A ce moment, on entendit des bêlements dans le fond de l’église et la lourde porte se referma en claquant. L’écho se répercuta dans tout l’édifice. Les enfants avaient disparus.
Pendant que le curé s’indignait près du jubé, les évêques de Liège menaient une existence paisible et bourgeoise dans leur palais, une existence proche de celle de la noblesse car les évêques étaient assimilés à ce rang et leurs cérémonies, qui se voulaient à la hauteur, ne pouvaient qu’être fastueuses.
Les catholiques au pouvoir s’y maintenaient par la division des autres partis, refusant surtout le suffrage universel…

Les évêques de Liège ne menaient pas le même combat.
Leurs réunions ressemblaient plutôt aux séances des cabinets ministériels. D’ailleurs, le pape Léon XIII avait félicité publiquement l’un d’eux pour sa lettre pastorale sur la question ouvrière :
- C’est la meilleure interprétation faite à ce jour, s’exclama-t-il en découvrant le travail de l’Evêque Lambermont qui n’hésitait pas à en discuter l’efficacité au cours de fastueux repas avec d’autres ecclésiastiques. Il y était surtout question de l’encyclique, qui donnait parfois lieu à de profondes divergences dans le diocèse mais aussi de recueillir des fonds pour le développement de l’enseignement primaire catholique. L’encyclique, constituant le fondement social de l’Eglise, évoquait plusieurs points chers à l’Evêque comme ceux concernant les salaires et les protections des travailleurs. Lambermont devenait intarissable lorsqu’il s’agissait de fournir une réponse aux débats liégeois. Un jour, il déposa une tranche de pain devant lui puis questionna d’abord ses invités du regard :
- Que demande l’ouvrier, reprit-il, du pain. Que disent les écritures ? In sudore vultus tui vesceris pane, tu le gagneras à la sueur de ton front…il faut donc réconcilier l’ouvrier avec sa pauvreté, là où il est né. Résigné dans sa foi, il ne se révolte pas et ainsi rendu docile, il accepte son sort, les grèves disparaissent et tout rentre dans l’ordre comme par enchantement… L’obéissance est la vertu la plus sacrée et il n’est pas d’autre vérité que celle qu’enseigne l’église. Refuser sa doctrine est un péché !
- De plus, l’ouvrier soumis devient plus rentable, n’est ce pas Monseigneur.
- Beaucoup plus rentable, avait simplement répondu Lambermont plutôt préoccupé par le retard du repas. Il appela aussitôt un majordome :
- Qu’attendez-vous donc pour servir- il se tourna vers ses convives en mâchonnant une croute de pain– Nous sommes affamés !
- C’est prêt, Monseigneur, susurra le larbin au sourire de garçon coiffeur.
Le serviteur fit une dernière courbette avant de se retirer.
- Et au niveau des empiriques, Monseigneur, ajouta un prêtre. Il paraît que des centaines de personnes se rendent quotidiennement chez un homme étrange à Jemeppe … ? On dit qu’il distribue aussi des tracts ?
- Disons plutôt des brochures spirites…
-  Des rumeurs disent que cet homme est aussi populaire dans la banlieue que le Saint Père l’est à Rome. Il paraît même qu’il soigne les gens ?
- Non seulement il les soigne, mais il les guérit…
-  Ne craignez-vous pas qu’un de ces jours, il soulève ce peuple de miséreux ?
- Ou pire encore, qu’il ne leur bâtisse une église… ?
- Une autre église ne sera jamais tolérée par la Cité sainte. Rome mènerait une enquête, développerait une procédure comme jadis face aux hérésies – il se ravisa nonchalant   – il ne s’agit que de quelques spirites. Pourquoi faudrait-il les livrer au bras séculier ? Nous ne sommes tout de même pas des barbares…
- J’entends bien, Monseigneur, mais ne serait-il tout de même pas souhaitable que le diocèse…
Lambermont l’interrompit :
- A chacun ses empiriques, mon fils … !
Un silence s’établit.
- Souvenez-vous de l’abbé Meurens, reprit soudain Lambermont, il distribuait des tisanes aux malades… Or, que faisait-il de mal ? Rien !  Ne fabriquait-il pas lui-aussi des huiles et des onguents… ? Auriez-vous oublié que ce sont des religieux qui ont inventé la bière et les baumes de soin ? – les convives éclatèrent de rire – et personne ne s’en est jamais plaint que je sache ?
- Et ce moine de l’ordre des frères prêcheurs… dont j’ai oublié le nom – Lambermont les questionnait du regard – vous savez, celui qui pratiquait l’alchimie, au dix-septième siècle, je crois … un certain…Thomas…
- Thomas d’Aquin, Monseigneur, il pratiquait l’art métallique en secret, l’œuvre du démon mais le cas qui nous préoccupe en ce moment est bien plus grave… un certain Wagener réunissait lui aussi de nombreuses personnes et tous considéraient cet anarchiste comme un prophète. Il distribuait aussi des tracts et il a même réussi à soulever des milliers de personnes qui se sont ensuite révoltées dans les rues contre le pouvoir et l’Eglise.
L’évêque demeura songeur avec un léger sourire énigmatique avant de répondre :
- Oui, mais cet homme a fini au bagne.
Le prêtre attendit qu’un serviteur en livrée remplisse les verres avant de reprendre, avec obséquiosité :
- En vérité, Monseigneur, c’est bien au bagne qu’est la place de tous ces gens !
L’évêque, dont le visage venait de reprendre des couleurs, se leva avec nonchalance et les invita dans la grande salle à manger.
La table était richement garnie de mets délicieux et des meilleurs vins. Le repas s’annonçait plantureux comme d’habitude …
- Nous reparlerons de tout cela plus tard, dit Lambermont en souriant avec complaisance ; vous savez bien que les rébellions du ventre sont les plus redoutables…

Depuis la mort de leur fils, les époux Antoine avaient reporté leur amour sur l’humanité entière, transformant ainsi leur demeure des Quatre-Ruelles en un refuge pour les âmes souffrantes.  Un véritable ras de marée déferlait sur les campagnes hesbignonnes atteignant même les régions minières du Nord de la France. Comme dans tout lieu de pèlerinage, des mendiants psalmodiaient leur mélopées pendant que des ambulants vantaient leurs marchandises alentours. Les commerces étaient redevenus prospères, on trouvait des glaces et des limonades pour se rafraîchir en été, marrons et boissons chaudes en hiver. Ombrelles et chapeaux fleuris flottaient sur cette mer humaine comme des offrandes…
Antoine recevait de plus en plus de monde. Les gens se bousculaient de sept heures du matin jusqu’au soir, parfois très tard. Un huissier refermait la porte d’entrée peu avant midi, lorsque la salle était pleine. On entrait désormais dans une vaste salle flanquée d’une estrade surmontée d’une longue table entourée de chaises, le reste était meublé de bancs où se côtoyaient une foule hétéroclite. Ils attendaient là, dans un silence religieux que le maître daigne les recevoir dans son cabinet. Chacun son tour. Une vieille dame faisant office d’huissier les appelait d’une voix monocorde :
-        Le 158…
Et l’on voyait les âmes se ranimer, reprendre vie et quitter le monde des ombres. Les regards des visiteurs brillaient d’un éclat mystérieux comme les yeux des êtres subitement touchés par la grâce. On entrait dans le cabinet du guérisseur affaiblit et découragés pour en ressortir quelques instants plus tard, réconfortés, rassurés et le cœur animé d’un nouvel espoir.
Certains jours, les rues avoisinantes étaient encombrées de voitures attelées. Les landaus se mêlaient aux charrettes des ambulants dans une cohue indescriptible qui donnait parfois lieu à des scènes pittoresques

- Il faut avoir la foi, disait Antoine, et ne voir le mal en rien, ni en personne… Ne doutez pas, jamais, et tout ce que vous souhaitez s’accomplira, tout vous sera donné par surcroît !
Lui, qui voyait au-delà du corps, de la forme, lui qui sondait les âmes, répétait souvent les même paroles : Bien sûr, il ne parvenait pas à les guérir tous, mais il les encourageait. Aux plus démunis, il offrait les moyens de se déplacer en tram car il savait qu’ils avaient mis tous leurs espoirs en lui. Et ainsi même les plus faibles qui n’avaient plus la force de marcher de longues heures venaient le voir et l’écouter. Il parlait doucement, connaissant les mots qui rassurent et ils revenaient de plus en plus nombreux le remercier car le miracle de la foi s’était produit et les avait guéris. Le médecin de Martin était venu lui aussi à la consultation. Il avait pris place parmi les autres.
Quelques minutes s’écoulèrent dans le silence avant qu’Antoine l’invite à s’asseoir.
Le médecin en profita pour examiner furtivement le cabinet, une pièce chichement meublée de quelques chaises, une table et un cartonnier encastré dans une embrasure. Au mur, une gravure du christ guérissant un enfant retint d’abord son attention puis son regard tomba sur le tronc.
- C’est pour aider les pauvres… dit Antoine sans se retourner.
- Justement, monsieur Antoine, n’est ce pas plutôt le rôle des médecins de soulager ce genre de souffrance ?
-    Un bien triste rôle quand on sait que vos honoraires représentent plusieurs jours de travail d’un ouvrier ! Vous devriez savoir qu’une famille  modeste dépense déjà quinze francs pour se nourrir, se loger, s’éclairer et se chauffer alors qu’elle n’en gagne que dix…Et encore, ils ne mangent jamais de beurre seulement de la graisse animale, du saindoux. Ils ne boivent pas de lait, ni de café. Avec dix francs, ils ne peuvent même pas s’acheter du savon pour entretenir leurs vêtements, ni du fil pour les réparer… Alors, docteur, comment voulez-vous qu’ils consultent les médecins en cas de maladie ?
-    -En plus – Antoine s’approcha de lui et le fixa intensément dans les yeux – que peuvent les médecins contre les douleurs de l’âme, Frère… ?
- Ah ! Les âmes, monsieur Antoine, n’est ce pas plutôt l’affaire de l’Eglise ?
- Parlons-en de l’église !  S’est-elle jamais souciée de nous ?  Quant aux curés et leurs remèdes douteux, tant mieux si personne ne les inquiète. En vérité, si ces gens mangeaient à leur faim, ils ne tomberaient pas aussi souvent malades, vous le savez aussi bien que moi.
Un bref silence s’installa de nouveau dans le cabinet de consultation
-    J’admire votre bonté, votre générosité, mais….
-    Mais ?
-     Mes confrères refuseront toujours d’admettre que le désintéressement absolu puisse exister…
- Vos confrères exercent un art, moi je pratique le don. C’est une question de conscience, docteur, et il n’existe pas de diplômes pour cela !
Le médecin se leva et prit sa main entre les siennes.
- De nouvelles rumeurs circulent, il paraît que vous nous faites concurrence… je tiens à vous dire que je ne suis pas d’accord avec ces ragots.

La salle étant devenue trop petite, Antoine acheta la maison voisine et fit abattre les murs pour accueillir encore plus de monde. En décembre, quand tout fut terminé, on accrocha des écriteaux et des avis en lettres d’imprimerie indiquant les heures de consultation, des conseils pour le recueillement, pour garder le silence. Cependant, un doute subsistait au sein de l’assemblée. L’été, il fera très chaud dans la salle, à cause des lanterneaux. Les plus malades auront soif, et faim… Il faudra de l’eau pour les désaltérer en permanence, beaucoup d’eau….or celle qui provient des puits ou du ruisseau de Hollogne sont régulièrement polluées.
- Et bien, nous irons en puiser avant qu’elle ne le soit de nouveau, avait simplement répondu Antoine, et nous la stockerons dans nos citernes.
Quelques jours plus tard, des centaines de femmes se relayaient aux points d’eau. Catherine les rassembla autour du puits. Le petit groupe se concertait à voix basse pendant que les autres attendaient.
- Il ne faut plus revenir ici, déclama-t-elle, la source de puisard est polluée. On ira à la petite fontaine, derrière la Place des Volontaires ou à la pompe de la rue Haut Vinâve.
- Ca fonctionne pas, objecta une femme, c’est comme si c’était gelé !
- Il suffit d’ouvrir une vanne.
- Comment l’sais-tu ?
- Je le sais, affirma simplement Catherine. Il faut me faire confiance.
- Des kilomètres, dans toute cette boue ?  Y nous faudrait au moins une journée pour y arriver, sans parler du retour.
- Je vous aiderai.
Une femme s’enhardit jusqu’à l’interpeller sans ménagement :
- Nous aider ? Ca, c’est la meilleure ! Et comment ferais-tu, toi qui es si maligne ?
- Avec une charrette !
- On n’a même pas les moyens de s’acheter le journal, alors, faut pas d’mander pour louer une charrette !
Elle secoua la tête de désespoir :
- A sottes gens, sottes besognes, fit-elle en donnant un coup de pied dans les seaux. Que ferais-tu d’un journal alors que tu ne sais même pas lire ?
Elles quittèrent la pompe en essuyant les mains sur leurs tabliers.
- Venez !  On s’débrouillera pour le transport. Y faut s’organiser entre femmes !
Leurs silhouettes défilaient le long des vieux murs salis par la poussière de charbon. Seuls résonnaient le martèlement de leurs sabots et le cliquetis des seaux autours du point d’eau. Les pierres déchaussées ballottaient dans la boue comme les dents des scorbuteux.

Puis les malades demandèrent à Antoine de magnétiser l’eau afin de la rendre curative. Il le fit de bonne grâce.
Désormais, chacun apportait un récipient et la maison des Quatre-Ruelles se transforma en source de jouvence…
Pendant ce temps, la situation empirait et le seul égout de la rue recrachait ses eaux usées dans la Meuse… et lorsqu’elle entrera en crue, les ruisseaux et les eaux dans les puits seront d’être à nouveau contaminés…
Catherine l’écoutait silencieusement en repassant les serviettes de toilette devant la fenêtre, profitant des derniers filets de lumière.
- Vous allez vous abîmer les yeux, dit-il tout à coup. Puis il alluma la lampe au-dessus de la table. Catherine déplaça alors sa planche et lui demanda subitement :
- Ce que vous venez de dire au sujet de l’eau… croyez-vous que ça pourrait vraiment se produire ?
- Si Dieu me fait la grâce de m’avertir des dangers, j’ai le devoir d’en tenir compte sans pour autant effrayer la population des quartiers défavorisés. Cela créerait une émeute supplémentaire.
- Ne croyez-vous pas qu’il vaudrait mieux leur dire tout simplement de ne plus en boire ?
Il se retourna vers elle avec une expression étrange sur le visage :
- Justement, dit-il, je me demande ce que le maire pense réellement de cette situation… Depuis le temps que ces travaux sont prévus et que rien ne se passe…
-  Alors, nous mettrons des écriteaux sur les murs, reprit-elle en déposant une pile de serviettes dans un panier en osier, et aussi devant votre cabinet.

Ca jasait de plus bel dans le voisinage des Quatre-Ruelles depuis les transformations de la maison d’Antoine. On se dissimulait derrière leurs rideaux épiant les allées et venues. Quelques maisons plus loin, il y avait des conciliabules sur les trottoirs – toutes les occasions étant bonnes pour les commérages qui ne faisaient jamais allusion au manque d’eau potable, un des grands maux de la municipalité, sans parler de l’absence d’égout. Aussi, afin de maintenir un semblant de propreté, une charrette enlevait deux fois par semaine les boues, les immondices et les matières fécales que les habitants accumulaient dans un baquet sur le seuil de leur maison en attendant le passage de la charrette. En été, l’odeur pestilentielle envahissait pourtant le quartier attirant les mouches et la vermine.
Ce jour-là, le marchand de houille souffla dans sa trompe comme d’habitude pour avertir le quartier mais les gens demeuraient à distance à cause de l’odeur. Certains baquets avaient débordé libérant les matières fécales.
Cela n’arrivait jamais dans les quartiers riches où des balayeuses se relayaient plusieurs fois par semaine ainsi que les arroseurs publics…
Catherine ne put s’empêcher de sourire devant une pluie diluvienne qui venait d’inonder la rue. Dès qu’elle cessa, quelques commères en profitèrent pour aller récupérer les bacs vides. Les plus âgées s’attardèrent à quelques mètres de la porte de la maison d’Antoine.
Deux autres observaient Catherine du coin de l’œil tout en faisant semblant de balayer devant le seuil. La jalousie des petits esprits se transforment souvent en haine.
- Si tout le monde faisait comme vous, lança-t-elle gaiement, le monde se porterait mieux !
Les deux femmes échangèrent un regard étonné.
- On ne fait pourtant que balayer, fit la lus âgée…
- Dans un quartier où la plupart des gens bavent sur tout le monde, reprit Catherine, c’est important de nettoyer ! Puis elle tourna les talons abandonnant les deux mégères sur le trottoir.

Face à la sauvagerie des émeutes qui éclataient , le maire s’éclipsait à Bruxelles où il demeurait quelques jours. Une ligne téléphonique supplémentaire avait été installée uniquement pour l’informer directement à la chambre des députés…
Chaque mercredi, il se rendait à la bourse d’une heure qui réunissait les gros bonnets du coin. Dès que la réunion battait son plein, il s’éclipsait discrètement pour rejoindre sa maîtresse, Nina, une putain de luxe qui habitait non loin de la place.
Le maire ne mentait pas en avouant à son épouse qu’il se rendait à la chambre à ceci près qu’elle lui coûtait au moins le salaire mensuel d’un ouvrier qualifié…
Le maire quittait donc une chambre austère et remplie de députés pour une autre richement décoré.
Il y rencontrait souvent son mentor, un véritable tribun de la cour d’appel et ancien député maire qui connaissait tous les rouages du pouvoir.
Le vieil homme au plastron amidonné et à la nuque raidie par un faux col glacé était perpétuellement sanglé dans une longue redingote de cérémonie. Les sujets de discussions ne manquaient pas en cette période de chasse aux électeurs. Tous les coups étant permis, certains votes se faisaient à bulletins ouverts. A cette époque, il fallait un montant d’impôts pour voter – c’est à dire pour être censitaire – et il n’était pas rare que des membres du gouvernement taxent leurs amis et détaxent leurs adversaires. Les catholiques taxaient le clergé et les chevaux de luxe au détriment des chevaux de labour ce qui donna naissance au cheval mixte tirant une charrue en semaine et le cabriolet de son maître le dimanche. Pour empêcher les adversaires de voter, le mentor passé maître dans l’interprétation des lois fiscale, enseignait les ficelles du métier au maire.
- Alors, Mon cher, avez-vous enfin touché le nerf sensible de cette sordide affaire, demanda-t-il soudainement.

Le Maire poussa un long soupir de lassitude.
- Je suppose que vous faites allusion à la dernière réunion du conseil
- Non, mon cher, je parlais de cet homme étrange qu’on surnomme partout le guérisseur de Jemeppe.
Le maire haussa les sourcils.
- Vous voulez dire qu’on parle d’Antoine à Bruxelles ?
Le vieil homme aspira longuement son cigare puis recracha la fumée vers le plafond.
-  Cet homme répond à leur attente… des milliers croient en lui… Il porte leurs espoirs. Retirez-leur cela et c’est la révolution…
Le maire esquissa un sourire qui en disait long.
- En plus, le phénomène est rentable
Puis d’une voix solennelle :
- Le mysticisme d’un seul est capable d’illuminer ces régions perpétuellement enfumées et empoussiérées…
- Et elles ne manquent pas dans le bassin houiller.
- On dit aussi que trop de pression risque de faire exploser la chaudière, alors on y place une soupape de sécurité, qu’on surveille.

Le soleil traversait les hautes fenêtres en projetant l’ombre des deux hommes sur le carrelage luisant. On n’entendait que le bout métallique de la canne du vieux mentor qui frappait le sol, rythmant lentement leurs pas.
Ils parlèrent tout au long du chemin de l’affaire des empiriques, des médecins, de leurs utopies et des catholiques…majoritaires à la chambre et au sénat…
- C’est sordide, disait le maire, trop heureux de pouvoir confier son fardeau à quelqu’un, ne trouvez-vous pas mesquin de traquer sans pitié un homme de bien comme un hérétique…?
L’autre acquiesça en homme de loi prudent conscient que le droit l’emportait souvent sur la raison.
- Traquer, objecta-t-il. Traquer… voilà que vous parlez comme dans une chasse à court – L’homme se mit à rire bruyamment mais voyant que cela n’amusait pas le maire, il se reprit.
Le maire ôta son melon et passa la main dans ses cheveux – ma foi, cet homme ferait un remarquable animal politique.
Le mentor éclata de rire, comme pour le ramener à la réalité.
-  Vous voilà donc face aux contradicteurs ! Je les entends déjà nier le mal pendant que d’autres nient le remède…Il y a du chômage et des épidémies chez ces gens, d’accord,  mais, mon cher, reconnaissez que malgré ces tares, notre économie ne s’est jamais aussi bien portée…et c’est ce qui compte !
Les deux hommes se saluèrent.

Le maire lorgna sa montre puis hâta le pas. Un déjeuner copieux l’attendait chez sa maîtresse.
Pendant ce temps, le Procureur de Roi de Liège inaugurait son nouveau bureau avec un certain agacement. Il referma aussitôt les fenêtres entrouvertes et appela la secrétaire.
- De quel droit se permet-on d’ouvrir les fenêtres, s’exclama-t-il.
- A cause des émanations de peinture, Monsieur le procureur. Les ouvriers ont dit qu’il…
- Les ouvriers n’ont rien à dire, coupa-t-il vertement, ils ne payent pas le chauffage de cet immeuble ! Puis il se calma comme par enchantement et redevint aimable en tendant la main vers elle.
La jeune fille lui donna une lettre et recula de deux pas pour attendre ses instructions.
Il prit l’enveloppe, la retourna puis dévisagea la jeune fille.
- Une lettre anonyme… ?
Elle rougit.
- Allumez la lampe en sortant et apportez un peu de café, maugréa-t-il. Puis il déchira l’enveloppe :
« Monsieur le Procureur du Roi,
Nous avons dans la commune, aux coins de la rue des Tomballes, Hullos et du Bois de Mont, un nommé Antoine sur lequel je crois utile d’attirer votre attention.  Quoique n’ayant aucun diplôme, ne possédant aucune notion de médecine, il donne depuis assez longtemps déjà des consultations. On se rend chez lui non seulement de Jemeppe, mais de tous les villages environnants. Les jours où il reçoit, on peut compter jusque 50, 60 personnes souvent même davantage qui viennent demander son avis sur toute espèce de maladie réelles ou imaginées. Il les traite toutes de la même manière.  Il est considéré généralement comme spirite, qui se dit chef d’une secte intitulée « Les Vignerons du Seigneur » qui plusieurs fois a fait distribuer des brochures spirites ainsi que des invitations à des réunions qui devaient avoir lieu chez lui. Il ne demande rien pour ses consultations. Lorsqu’on offre de le payer, il répond : Je ne veux rien pour moi, mais il y a dans l’antichambre un tronc pour les pauvres. Si vous voulez me faire plaisir, mettez-y votre obole. Il est certain cependant que ni le bureau de bienfaisance, ni la société charitable des dames ne reçoit rien de lui. En outre il n’a, dit-on, pour vivre, qu’une petite pension qui lui est payée par un établissement où il a été occupé dans le temps. Malgré cela, il semble être très à son aise. Dernièrement, il a fait certains changements à sa maison et vient de demander l’autorisation de construire deux annexes. »
Le Procureur referma lentement la lettre et demeura un long moment pensif, essayant d’imaginer les raisons obscures qui pouvaient bien pousser les hommes à s’envier mutuellement les uns les autres…
- Busards répugnants, vils corbeaux, murmura-t-il avec dégoût.
La jeune employée déposa le plateau sur un coin du bureau puis servi le café.
Il griffonna un mot à l’intention du maire de Jemeppe.
- Faites parvenir ceci en urgence. Qu’on en finisse avec cette basse calomnie, grogna-t-il.
Elle apposa un cachet sur le document puis le glissa dans une chemise cartonnée.

Le maire arriva en nage. Il se laissa tomber lourdement sur une causeuse installée dans le petit hall et demeura un moment à rêvasser, quand tout à coup une plantureuse jeune femme outrageusement maquillée vint le surprendre par derrière en lui caressant le visage, le cou et enfin, le délesta de son faux-col. Dès qu’il se retourna pour l’embrasser, elle se dégagea vivement, échappant à son étreinte. La jeune femme se trémoussa ensuite devant lui tout en dénudant volontairement ses longues jambes.
- Nina, faites la danse du ventre avec ceci, fit-il, les yeux exorbités. Il lui lança un paquet qu’elle attrapa au vol avec la précision d’un oiseau rapace. La jeune femme, qui se prêtait volontiers à tous ses caprices, revint quelques instants plus tard le corps moulé dans une splendide robe rouge flamboyant avec de la dentelle rose et des milliers de paillettes de strass qui scintillaient à la lueur des chandeliers. Sitôt dénoués, ses cheveux retombèrent lourdement en de longues boucles sur ses épaules. Ces mascarades censées procurer au Maire des frémissements de plaisir lui coûtaient une petite fortune sans parler des repas gastronomiques qu’il commandait à chaque cabriole.
- Superbe, murmura-t-il en admirant la créature à la démarche chaloupée. Elle secoua sa crinière puis émit un léger feulement.
- Et vous n’avez encore rien vu, susurra-t-elle en tirant lentement un riche brocard. Il se redressa, admiratif devant la table magnifiquement dressée.
-Je n’avais encore jamais considéré le plaisir de la table sous cet angle, fit-il en promenant un regard amusé sur les plats, mais il faut reconnaître que vous lui accordez la plus haute dignité.
- Venez, dit-elle en l’invitant à s’asseoir, vous verrez qu’elle est digne d’un roi.
- Voilà comment il faut célébrer l’art culinaire…
- Et vous n’avez encore rien vu, chuchota-t-elle en lançant un regard langoureux vers la chambre à coucher où se consumaient lentement quelques chandelles.
Il lui prit la main et l’embrassa du bout des lèvres.
- Les huîtres de Burnham, les gardons à la Moelle et l’Aspic de foie gras sont des délices, dit-il avec emphase, mais ils ne sont rien en comparaison de vos charmes !
Nina baissa les yeux, attendrie par les paroles mielleuses de son amant. Elle lui sourit tendrement puis appela un serviteur. L’homme assez âgé, avec des membres secs et noueux, rompu à la tâche, s’approcha obséquieusement afin de remplacer une bouteille vide. Il s’inclina :
-  Château St Pierre 1884, dit-il.
Le Maire le goûta puis hocha la tête d’un air satisfait.
Quelques minutes s’écoulèrent, rythmées par le bruit des couverts puis le larbin en livrée fit une nouvelle apparition :
- Reprendrez-vous un peu de Bombe vénitienne, Monsieur ? Madame ?
- Bien sûr, répondit-elle. Et ensuite, le Moet et Chandon !
- Ah, ma chère, s’exclama le Maire qui était aux anges. Ne trouvez-vous pas que la vie est merveilleuse ?
Il s’étira de tout son long.
-  Grâce à vous, répondit-elle en portant la coupe à ses lèvres.
Il vida lentement son verre, puis un autre suivi d’un troisième quand sa vue se troubla. Le décor de la pièce faiblement éclairée par des vénitiennes s’estompa en prenant des formes étranges. Les murs ondulaient. La voix de Nina d’habitude si câline lui parvenait sourde et lointaine comme absorbée au fond d’un gouffre puis celle de Lavelle démesurément grave s’éleva lentement dans sa tête en un psaume lancinant.
Nina effleura son visage d’un air inquiet :
- Que se passe-t-il ?
- C’est que…, bégaya-t-il un peu gêné, j’entends des voix, c’est étrange – il la supplia du regard alors qu’elle s’apprêtait à rire – non, Nina, reprit-il en posant un doigt sur la bouche de la belle pour éteindre son sourire, ce qui m’arrive est…tragique.
La jeune femme redevint aussitôt sérieuse.
- Je crois que nous avons trop bu.
Debleyer semblait écouter une musique intérieure, le regard atone comme si Nina n’existait plus. Elle cessa tout à coup de tortiller le bout d’une serviette de table puis le tira de sa torpeur sur un ton d’agacement
- Et ces voix… que disent-elles ?
émergea lentement.
- Elles… heu…
Nina insista.
- Celui qui utilise la justice pour assouvir sa haine, sa jalousie, ses craintes sera puni dans la souffrance et la mort, voilà ce qu’elle me disent !
vida le fond d’une bouteille de cognac puis . Nina le vit vaciller puis basculer lentement de sa chaise. Il s’écroula en arrachant la nappe.
- C’est de votre faute, balbutia-t-il en pointant son index dans tous les sens, à vous, les pouvoirs politiques, vous qui n’encouragez pas la recherche… Tout est de votre faute, bande de salopards… !
Nina passa une serviette humide sur le visage du Maire plongé en plein délire, avec le visage de Lavelle flottant dans la pièce en se déformant. Debleyer prit alors sa tête entre les mains persuadé qu’elle se dévissait de ses épaules et se leva mais il perdit l’équilibre et retomba lourdement sur le sol.
- – Le procédé est vieux comme le monde… dit-il en râlant. Ces scientifiques frustrés ne sont que des moutons bêlant, leur idéologie est branlante… leur esprit fermé refuse toute concession… comme les médecins, ces fichus ânes bâtés et orgueilleux…
Il tentait d’ouvrir les yeux mais ses paupières se contentaient de clignoter. Le visage déformé de Lavelle s’imposait devant lui comme en suspension dans l’air. Il observait ses gros doigts boudinés recouverts de poils roux comme les soies d’un énorme porc moulé dans une robe à godet froufroutante, avec une bague au bout de chaque doigt… - Décidément Lavelle, pleurnicha-t-il, vous aviez raison. Il y a autant d’imbéciles au sein du conseil municipal que dans le milieu parlementaire ! Ces gens-là ne sont que des médiocres dépourvus d’idéal…  et maintenant, va-t-en, horrible créature.
Debleyer avança la main vers l’apparition et la repoussa.
Nina piqua un phare.
Tout à coup, l’esprit de Debleyer se ranima et cessa de chavirer. Les doigts qui venaient de s’abattre sur sa joue étaient longs, fins et légèrement parfumés. Son regard s’immobilisa brièvement sur une forme vague aux traits flous qui par moments ressemblait à Nina.
- Vous déliriez, dit-elle comme pour s’excuser.
Les murs de la pièce s’immobilisèrent, le manège s’arrêta de tourner.
- J’entends un sifflement strident à l’intérieur de ma tête, c’est normal ?
Il vit alors la fumée s’échapper de sa bouche et comprit qu’elle venait d’introduire une cigarette entre ses lèvres.
- Ca va aller, dit-elle.
Debleyer se frotta la tête en demandant, l’air ahuri :
- Que diable m’est-il arrivé ?
Son regard tomba tout à coup sur la vaisselle brisée qui jonchait le sol autour de lui.
Nina fit la moue puis reprit avec nonchalance :
- Vous avez vidé deux bouteilles de vin, un fond de cognac et une bouteille de champagne puis…
es restes de nourriture répandus sur le sol.
ourquoi suis-je assis par terre
Il se leva en titubant.

Elle souffla alors un nuage de fumée dans son visage et ôta son col raide.
L’alcool et le désir avaient colorié ses joues et rougit ses yeux. Elle faisait rouler son verre entre ses doigts puis son pied alla se lover dans l’entrejambe du Maire qui poussa un petit cri de surprise.
- Allons nous reposer, maintenant, fit-elle en le caressant.
La jeune femme lui lança un regard de braise en délassant son corset puis s’arrêta à hauteur des jarretelles.
- Ôte-les donc avec les dents, murmura-t-elle d’une voix suave, comme la dernière fois…
Debleyer se retira subitement, échappant à son étreinte. Il avait aussi le visage empourpré et parlait avec exaltation :
- Le christ était aussi un homme simple, un pauvre. Ses mains travaillaient le bois mais il guérissait les gens. C’est pour cela qu’ils l’ont sacrifié. Ils l’ont mis à mort, sur une croix… Lui, leur Roi…
La femme, vexée d’être repoussée lui lança un regard étrange mais son attitude se fit provocante. Elle se leva devant lui, les deux mains sur les hanches, le jupon largement cranté découvrant le galbe parfait de ses longues jambes.
- Dites, mon amour, demande-t-elle avec ironie. Vous n’allez tout de même pas vous mettre à prêcher maintenant ?
Debleyer ne lui accorda aucune importance et continua :
- En ce moment même peut-être que le parquet va descendre chez cet homme, alors que moi, je suis ici et…
- Allons, venez – elle l’attira sur le lit -  le temps passe si vite…
- J’ai parcouru tous les articles de loi belge, ajouta-t-il, morose, en la suivant dans la chambre. Nina s’allongea à côté de lui mais il continua de soliloquer :
-  L’article 9 de la loi du 31 mai 1888, l’arrêté de la Cour de cassation de 1852 et même la loi interprétative de 1853. Notre homme n’a aucune chance si…
Elle se redressa subitement et lui demanda, agacée :
- Mais de qui donc parlez-vous ainsi sans cesse ?
- D’Antoine, hurla-t-il, hors de lui. On veut le faire disparaître à jamais !
Nina n’insista pas. Le vent fouettait les vitres, soulevant des feuilles mortes qui virevoltaient devant les fenêtres des étages. Les rues étaient désertes.

A peine remit de ses galipettes, le maire convoqua le commissaire dans son cabinet. L’enquête discrète qu’il avait demandée n’en finissait pas et ça l’inquiétait. Certes, l’échevin des finances se frottait les mains d’une telle opportunité puisque des centaines de visiteurs débarquaient quotidiennement dans la commune, mais les salles d’attente des disciples d’Esculape se vidaient de leurs patients. Ces charognards tentaient de bannir Antoine comme on bannissait jadis les citoyens devenus trop populaires. Il suffit qu’un événement bouleverse l’ordre des choses pour que soient aussitôt remis en cause les droits des individus. Il suffit que la méfiance engendre le soupçon, que la jalousie engendre la délation, l’affabulation, la dénonciation pour que l’antique ostracisme apparaisse de nouveau dans l’effort séculaire d’écarter, de tuer l’homme différent ou de le chasser hors des frontières ou de l’emprisonner, et ceci, qu’il soit généreux, génial ou tout simplement novateur et Antoine était tout cela à la fois.
Partagé entre le marteau et l’enclume, le maire hésitait à passer l’éponge comme lui conseillait le commissaire qui ne voyait là aucune infraction, cherchant à minimiser ce que certains considéraient comme une faute – toujours la prérogative du diplôme…
Il n’empêche que les révélations du commissaire touchaient le nerf sensible de cette affaire : qui n’était qu’une ruse car il s’agissait bien d’utiliser la justice pour assouvir sa haine, sa jalousie et surtout ses craintes. Et ainsi, l’on traquerait le guérisseur pour l’hypothèse comme un hérétique… Le commissaire haïssait les délateurs, les lâches et leurs répugnantes lettres anonymes.
Tout ça n’avait aucune valeur à ses yeux. Avec la crise, les notables avaient même exigé que les ambulants devaient disparaître car tout les dérangeait. Il avait donc rédigé un rapport stipulant qu’il s’agissait d’un folklore auquel nul n’avait le droit de toucher. En réalité, la plupart pratiquaient plusieurs commerces à la fois car tout se vendait bien dans les quartiers populeux : glaces en été, poissons en hiver, la soupe, le coco, les ballons, le sirop d’orgeat, les poires cuites au sirop, les marrons… et comme ces gens se rendaient là où se trouvait la foule, le quartier des Quatre-Ruelles était devenu pour ces gens une sorte de terre promise.
Convaincu que le maire allait le suivre dans sa démarche, le commissaire déballa tout ce qu’il savait :

- Il ne s’agit que d’une majorité de scientifiques frustrés, des êtres bornés qui refuseront toute concession le doigt pointé vers un coupable tout désigné : Antoine ! Ces gens se connaissent parfaitement et partagent tous la même opinion et se regroupent au sein d’une puissante société. Et ainsi, sous prétexte d’éviter des à-coups politiques, on condamne un individu en lui prêtant des intentions obscures. Décidément, ce comportement trahit non seulement une extrême pauvreté d’imagination, mais une lâcheté répugnante difficile à concevoir chez des gens censés appartenir à une élite. Et pourtant, il faut bien me rendre à l’évidence : c’est ce but qu’ils poursuivent…
- Précisez votre pensée, ordonna Debleyer d’une voix coupante.
- Embastiller Antoine – et comble du raffinement – à l’intérieur même de cette société, un ostracisme légal
Dès que le commissaire eut terminé, le maire se leva et se mit à déambuler dans le bureau, les mains derrière le dos.
- Et bien bravo, mon cher, mais ce n’est pas tout à fait ce que j’attendais de vous.
Il marqua un temps d’arrêt.
- Utiliser les moyens collectifs contre un seul homme me donnent aussi la nausée…La plupart des ennemis d’Antoine ne peuvent qu’être inféodés au pouvoir, c’est évident, ça facilite les démarches. Mais ce n’est pas cette enquête qu’il fallait mener, corrigea-t-il d’un air enjoué.
- Je sais, monsieur le maire, mais Antoine est un honnête homme. Il a déjà été tellement éprouvé, son épouse est une âme d’élite… Je crois que si Dieu nous avait reprit un enfant, nous ne l’aurions pas supporté, alors qu’eux, ils ont perdu leur unique fils à peine âgé de vingt ans et à la place de se morfondre sur leur malheur, ils ont ouvert leur cœur à tous les malheureux de la terre afin de les consoler.
Le maire se laissa retomber dans son fauteuil d’un air indolent, Il écoutait en tapotant sur le bureau avec son coupe-papier.
- Ne devrions-nous pas plutôt nous occuper des agitateurs, reprit le commissaire, des anarchistes sans scrupules ou encore de tous ces voleurs, des fauteurs de troubles sans parler de ces meneurs étrangers qui viennent foutre la pagaille ?
- Décidément, je ne me trompais pas en pensant que vous aviez décidé de protéger cet homme – il réfléchit un instant – soit, je marque mon accord sur le fondement.
Le maire se leva ensuite de son fauteuil et se tourna vers un portrait du Roi Léopold. Il l’observa curieusement, les deux mains dans les poches, en se balançant.
- Quand on sait qu’un individu investi d’un pouvoir l’utilise pour renforcer le pouvoir d’un autre, on comprend mieux ce que signifie ce dicton sur la bannière, n’est ce pas, s’exclama-t-il en l’invitant à venir le rejoindre. Le commissaire s’approcha et lut :
-  l’Union Fait la Force, murmura-t-il.  Voilà toute la dynamique du pouvoir surmontée de deux lions rugissants… Il se tourna ensuite vers le maire  :
-  Une métaphore, et rien d’autre.
- Il faut bien avouer que par les temps qui courent, l’opacité de cette formule rend son interprétation assez difficile. Le maire lui rendit la lettre.
- J’ai entouré ce paragraphe, fit-il en attirant son attention, car si nous indiquons ici et là que notre homme délivre des ordonnances aux gens et qu’ils se rendent ensuite chez le pharmacien afin d’y retirer des médicaments, il est coulé…
- De la liqueur Koene, monsieur le maire, corrigea le flic, une simple liqueur ferrugineuse.
-    Et qui enrichit le sang, confirma le maire.
Le policier l’interrogea du regard.
- J’en prends.

- Antoine achète au pharmacien. Vous voyez bien que nous avons à faire à un brave citoyen !
- Attention ! N’allez surtout pas dire ça aux médecins !
- A choisir, je préférerais me rendre chez Antoine !
- Je vous crois, commissaire, mais – il pointa le doigt sur la poitrine du policier – n’oubliez pas que ce rapport n’est qu’un remède palliatif – il lui rendit la lettre – soyons clair : Je ne souhaite pas plus que vous que cet homme providentiel ait des ennuis avec la justice…
Voyant que son visage s’illuminait, le maire précisa son idée :
- Je le fais uniquement parce qu’il représente un phénomène rentable pour notre municipalité ! Puis il bougonna :
- Les affaires n’ont jamais si bien marché depuis que ces centaines de personnes affluent quotidiennement ici. Ils viennent à pieds, en tram, en train, et certains par bateaux mouches…  C’est d’ailleurs pour cette raison que les autres villes comme Seraing nous envient ce phénomène, vous comprenez ?
Il se mit ensuite à écrire nerveusement quelques mots au dos de la lettre :
- Et si nous écrivions ceci, demanda-t-il ensuite en le regardant par-dessus ses lorgnons :
-  La prudence, n’est-elle pas la meilleure solution ? Qu’en pensez-vous ?
Le commissaire jeta un coup d’œil et approuva les corrections du maire.

C’est ainsi qu’un rapport informait le Procureur quelques jours plus tard qu’Antoine était surtout un spirite acharné et qu’il recevait beaucoup de monde mais sans jamais se faire payer. Les loyers de ses vingt maisons ouvrières lui assuraient un revenu suffisant pour vivre sans travailler.
Le procureur demeura un long moment pensif avant de retirer de sa poche une boite de pilule, puis, le café ayant tiédi, il en avala deux. C’est ainsi que le médecin soignait ses douleurs lombaires : avec des lavements, xdes saignées et des pilules…
Il prit alors appui sur sa canne et se leva péniblement. Son visage s’empourpra violemment et l’effort lui arracha même un gémissement de douleur. Il claudiqua ainsi jusqu’à la porte, puis appela sa secrétaire :
- Apportez le dossier Antoine et de quoi prendre note… puis il reprit faiblement, las :
- Comme s’il n’y avait pas de choses plus importantes en ce moment…

Le 14 décembre 1900, le parquet fit une descente chez le pharmacien des Quatre Ruelles et y saisit un billet en forme de recette, abandonné par un patient d’Antoine.
- J’en vends au moins vingt flacons par jour, répliqua-t-il au médecin légiste, un géant aux membres desséchés et aux joues creuses qui venait de l’interroger. L’homme s’empara ensuite d’une facture.
- Et ça, demanda-t-il d’un air méprisant en l’agitant devant son visage.
L’homme à tête de mort préleva un flacon de liqueur et d’autres potions.
- Nous les emportons !
- La plupart des gens qui se rendent chez Antoine n’ont pas les moyens de s’acheter des remèdes. Monsieur Antoine m’a commandé de la liqueur et du thé de lichen pour une somme dépassant 200 francs rien que pour cette année !
Le médecin légiste se détourna et quitta l’officine avec mépris.  Le pharmacien les regarda s’éloigner dans la rue.
Lorsque le parquet arriva à la maison des Quatre-Ruelles, Antoine était sorti. Ce n’était que partie remise. Le 19 février 1901, Antoine fut cité à comparaître devant les juges du tribunal correctionnel de Liège pour exercice illégal de la médecine…
Jamais auparavant, il n’avait dû rendre de comptes à personne. D’ailleurs son comportement avait toujours été digne et respectable. Il aurait pu organiser un soulèvement s’il avait voulu tant ses proches étaient révoltés par une telle injustice mais il ne voulait pas de violence et les avait plutôt incité à prier. Catherine aussi avait peur : Le thérapeute est un non-conformiste souvent considéré comme un vulgaire sorcier par les juges et les pouvoirs tant politiques que religieux. Tous les coups étant permis, ils n’hésitaient pas à stipendier des gredins ou des fonctionnaires avides d’avancement pour parvenir à leur fin.

Catherine avait demandé l’avis d’un adepte dont le fils était avocat. Celui-ci n’était guère encourageant : « J’ai parcouru tous les articles de loi belge, lui avait-il confié d’un air morose. Croyez-moi, s’il se rend seul devant ses juges, il court à sa perte. »

Le tram libéra quelques voyageurs sur une grande place bordée de cafés. Antoine descendit le dernier et se retrouva face au Palais de Justice, un bâtiment austère et hétéroclite dont la façade principale faisait plutôt penser à une vieille caserne. La grande porte cochère d’environ dix mètres de hauteur ressemblait à l’entrée d’un temple, avec des colonnes doriques et un chapiteau. C’était le plus bel édifice de la petite ville et pour les étrangers, la visite de ces lieux mythiques s’imposait. Les planchers brillaient et sentaient bon la cire d’abeille – une odeur rassurante dans un endroit lugubre. A cette heure aussi matinale, la salle d’audience était vide mais l’on y sentait planer le mystère et cette ambiance particulière qui devait sans doute régner lors des grands procès où le prévenu risquait sa tête.
Les deux cours intérieures du palais étaient de vastes carrés. La première, très vivante était entourée de galeries garnies de toutes sortes de boutiques et d’étalages. Toute une vie s’était organisée sous les colonnes sculptées et les voûtes. Antoine décida de se rendre dans la seconde cour, beaucoup plus calme et très agréable afin d’y méditer sur la bêtise humaine…  Il vint ensuite s’asseoir près d’une fontaine entourée d’arbres et de parterres fleuris et y demeura un moment, pensif, le regard perdu.
Il est parfois dangereux de révéler la vérité aux hommes…
Tout à coup, des voix provenant des couloirs du palais de justice le retirèrent de ses rêveries. Quelques policiers de faction tentaient vainement de repousser la foule venue assister au procès. On se bousculait pour entrer dans la petite cour intérieure pour l’apercevoir, le rassurer, le consoler, lui parler.. L’heure fatidique approchait.
Catherine vint ensuite le rejoindre.
Ils échangèrent un regard tendre puis il se leva et se tourna vers eux.
- Frères,  - il caressa la tête d’un enfant – merci d’être venus si nombreux.
Un adepte se fraya un chemin et arriva en nage au pied du Maître :
- Monsieur Antoine, nous ne les laisserons pas vous faire du mal. Ils ne vous emprisonneront pas, je le jure – il lui montra discrètement quelques ouvriers dans l’assemblée qui l’avaient accompagné -  Nous sommes armés !
Antoine se pencha vers lui :
- Mon fils, il ne fallait pas perdre une journée de travail pour cela. Aurais-tu oublié ce que j’ai dit au sujet de la violence ?
Il tourna un regard rempli de haine vers le prétoire.
- Ouais, ben ça dépend d’eux.
Antoine le prit par le bras et se dirigea vers les complices du jeune homme, des durs portant des casquettes enfoncées jusqu’à l’arête du nez avec le regard au ras de la visière. Tous s’étaient levés comme un seul homme, bien décidés à ouvrir le feu si les choses tournaient mal pour Antoine. Ils en avaient vu d’autres et ne craignaient plus les gendarmes. Ils mettraient le feu au palais s’il fallait. Après un moment de réflexion, il se retourna vers eux :
- Vous êtes tous venus pour en découdre alors qu’il y a des gardes armés partout qui n’attendent que ça, faire de moi un vulgaire meneur, un fauteur de trouble et m’en faire porter le la responsabilité car ils riposteront, il y aura des tués parmi ces femmes et ces enfants… Est-ce cela que tu veux, fils ? Faire de moi un martyr ?
Le jeune homme baissa la tête.
Antoine leur parla avec autorité :
- Frères, le temps est venu de me rendre devant les juges. Gardez une foi pure, intacte ! Tout se passera bien !
- Pas de violence, frères, supplia Catherine, le président de la police pourrait interdire la salle si vous troubler l’ordre. Ils ont le droit de vous placer sous mandat de dépôt, vous juger et même de vous emprisonner pour deux ans…
Antoine s’éloigna d’eux sans se retourner. Il marchait lentement vers son calvaire, accompagné de Catherine qui ne l’avait jamais abandonné. Les curieux agglutinés dans les couloirs s’écartèrent pour les laisser passer.
Antoine s’arrêta devant la porte de la salle d’audience…
-C’est étrange, pensa-t-il en observant sa main posée sur le chambranle de la porte, je n’ai aucune crainte, aucune appréhension… C’est alors que le doute lui effleura aussitôt l’esprit et que l’idée de se défendre seul devant des avoués lui parut tout à coup comme un acte insensé, un défi au bon sens. Il éleva sa pensée :
- Aurais-je commis un acte d’orgueil, mon Dieu, demanda-t-il, est- ce de la vanité ou ais-je mal interprété votre message ?
L’opération n’était pas sans risque, même pour un homme comme lui, qui avait su garder une foi intacte…  C’était donc derrière cette porte que tout allait se jouer. Le jugement, une simple procédure pour ces hommes de robe tellement attachés à la matière et qui ne comprenaient rien à ces choses que lui seul connaissait… Ces magistrats n’étaient sommes toutes que des gens ordinaires qui avaient embrassé leur femme et leurs enfants le matin en se levant, avaient pris un petit déjeuner, mis un peu d’ordre dans leur dossier avant de se rendre au tribunal. La routine …
Le bruit confus des assemblées est toujours le même, comme ces clameurs qui accompagnaient les chars à bancs et allaient se perdre dans le roulement sinistre des charrois et du cliquetis des chaînes. Les badauds les regardaient passer à distance, depuis les accotements. Certains ôtaient leur chapeau et baissaient la tête, d’autres se signaient, souvent des femmes qui élevaient ensuite une pensée à Dieu. Les ambulants s’arrêtaient même de crier. La vie suspendait un bref instant son vol. Parfois, un père en profitait pou expliquer à son fils ces choses terribles qu’il n’était pas prêt d’oublier :
- Tu vois, disait-il à voix basse, c’est ce qui arrive quand on n’est pas gentil. Ces hommes étaient des enfants désobéissants. Regarde –les maintenant !
Antoine avait reconnu un ami parmi ces prisonniers, un ouvrier, un homme simple et honnête qui s’était sans doute révolté et que l’on emmenait au bagne dans ses chaînes. Qu’allaient devenir sa femme et ses enfants… ? Antoine aurait tant voulu l’appeler, lui montrer qu’il était là, qu’il prierait pour l’aider à traverser son épreuve… Pendant un bref instant, leurs regards se croisèrent et le nom de l’homme lui revint aussitôt à l’esprit. Antoine s’écria d’une voix forte :
- Courage !  Quelques regards se tournèrent alors vers lui, réprobateurs. On chuchotait : C’est honteux ! Il parle avec les forçats, mais Antoine ne s’en souciait pas.
- Catherine s’occupera de tes enfants pendant ton absence, s’écria-t-il,  rassure-toi ! Courage !
L’homme n’eut le temps que de hurler son innocence, la fièvre au fond des yeux… Le char ne s’arrêtait jamais et la rumeur de la rue étouffa rapidement son long cri de désespoir. Antoine ne le revit jamais… On raconta par la suite dans le voisinage que c’était le sort réservé aux anarchistes et qu’ils le méritaient bien… Mais Antoine se détournait des ces gens, évitant de prendre part à leurs ragots. L’épouse du détenu était venue prier aux Quatres-Ruelles et il l’avait aidée à survivre.
Mais aujourd’hui, tout avait changé et il se demandait même s’il n’allait pas, lui aussi, disparaître dans un bagne, coupable d’avoir aidé ses semblables plongés dans la souffrance de leur âme. L’image des chars à bancs s’était gravée en son esprit tout comme le bruit des roues sur le pavé et le cliquetis des chaînes de ces pauvres hères…
Antoine contemplait la haute porte en chêne de la salle d’audience, une porte, parmi tant d’autres, une porte qui s’alignait sous les voûtes, dans un long couloir obscur, une porte derrière laquelle se jouerait un drame où la vie se disputait la liberté, ce bien si précieux, simple jouet entre les mains des magistrats et des juges, jouer pour gagner.
- Même si la cause était noble, se dit-il, que vaut-elle devant ces hommes pour qui je ne représente qu’un simple article du code pénal ? Et puis, comment accepter une peine lorsque l’on n’est pas coupable ?  Il poussa enfin la lourde porte mettant un terme à ce bavardage mental inutile. Le parquet parfumé à la cire d’abeille craquait sous les pas. Le procès se déroula rapidement comme si les juges voulaient donner un avertissement. Aucune charge ne fut retenue contre lui. La presse se montra élogieuse et cela ne fit que renforcer la popularité du saint homme. Les malades, loin d’être effrayés par le procès, affluaient donc en très grand nombre, remplissant quotidiennement la salle. Il en venait de partout, souvent des ouvriers qui avaient mis toute leur confiance en lui et en son étrange pouvoir.
Un vent nouveau souffla sur la petite ville de province, un vent porteur d’espoir qui apportait de remarquables idées de France, des idées novatrices sur l’hygiène et la salubrité qui avaient fait leurs preuves.

Dans les quartiers pauvres, les malades présentaient tous les mêmes symptômes.
- Sûrement l’entérite, se disait Peretz en redoutant toutefois une nouvelle épidémie de fièvre typhoïde. Cette déplorable situation l’agaçait autant que le laxisme de la municipalité qui vivait repliée sur elle – même. C’est à peine si le maire s’intéressait aux projets du comité de salubrité, quant au service des travaux, il ne recevait aucune injonction. Les autorités chargeaient des employés inexpérimentés d’étudier la situation, d’élaborer des projets. On déroulait les décamètres, on mesurait aux endroits les plus critiques mais ces démonstrations hypocrites servaient surtout à calmer les esprits, à rassurer les riverains et l’on répondait aux plus curieux que tout allait bientôt s’arranger. On échafaudait des plans, puis les services des finances étudiaient un budget fictif mais jamais rien de concret n’en sortait et la nouvelle distribution d’eau ou l’aération des quartiers surpeuplés se retrouvaient ainsi classés sans suite dans des armoires poussiéreuses. A force de jouer les Cassandre auprès des autorités supérieures qui rechignaient à libérer les 147000 francs nécessaires à ces grands travaux d’hygiène, Peretz n’avait réussi qu’à les agacer au point de se faire évincer du groupe. On ne le convoquait donc plus.
Les notables se fichaient que le seul réseau d’égout à fleur du sol polluait les puits où les habitants venaient s’abreuver en eau et que les sources n’étaient jamais contrôlées. Ces problèmes ne les concernaient pas plus que les nouvelles calamités dont Peretz leur avait déjà tant parlé. Un oiseau de mauvaise augure, voilà ce qu’ils pensaient de lui… mais Peretz s’en fichait. Il craignait d’avoir compris la raison de ces comportements odieux , ce qui le faisait douter de l’avenir.
- Les élus ont toujours été beaux parleurs, pensait-il en passant devant la mairie. Surtout quand il s’agit des intérêts publics. Ils savent par expérience que les braves gens du peuple finissent toujours par obéir, par se résigner, par se soumettre et accepter leurs propositions aussi absurdes soient-elles. Ils renâcleront un peu, certains déambuleront de nouveau dans les rues mais au fond, tout cela ne servira à rien…
Il en avait mare d’opérer les cas urgents sur les tables de cuisine et de désinfecter les instruments dans un évier encombrer de vaisselle sale. Il ne s’était même pas rendu à la conférence annuelle de la société de médecine et ne payait plus ses cotisations. La seule chose qui comptait était la clémence de la justice envers Antoine qu’il considérait comme le seul juste parmi les hommes.
En découvrant la saleté repoussante qui régnait au fond de l’impasse où il devait se rendre, Peretz éprouva un vif sentiment de défaite qui l’exaspéra profondément. Il pensa à faire exploser ce sale égout. Quelques bâtons de dynamite devraient suffire. Des explosions dues au gaz contenu à l’intérieur se produisent parfois – rarement, mais cela arrive. Il déposerait l’explosif dans une boîte métallique étanche avec une mèche suffisamment longue pour n’exploser qu’en dehors des quartiers habités. Mais la municipalité ne le réparerait pas et profiterait pour mettre cela sur l’ardoise des anarchistes. Peretz renonça à son funeste projet et se rendit chez Antoine. Alors qu’il s’apprêtait à rebrousser chemin, une petite femme en sabots et revêtue d’un vieux châle quitta une masure aux murs crevassés tout au fond de la cour. Elle vida le contenu d’un bassin dans le caniveau. Dès qu’elle aperçut le médecin, elle l’entraîna à l’intérieur devant un grabat. Un vieillard agonisait sur un matelas de paille.
- Il ne va pas mourir, hein, docteur ?
Peretz l’examina hâtivement, trop pressé de quitter cet endroit malsain et irrespirable.
- Voilà un cas remarquable qui ne devrait pas laisser Claes indifférent, marmotta-t-il entre ses dents. Je crois qu’il s’agit du plus remarquable des cas d’infection du pancréas jamais vu à ce jour…
- C’est quoi, demanda-t-elle d’un air inquiet.
Il se redressa.
- Ce serait trop long de vous expliquer la différence entre le ventre et la poitrine, mais voici un remède – il lui confia une fiole -  qu’il en boive à volonté et demain, vous viendrez à l’officine chercher cette poudre que je vais vous prescrire.
Elle le remercia et l’accompagna jusqu’à la porte.
Peretz remonta le col de son manteau. L’impasse était étroite et humide puisque le soleil n’y pénétrait jamais. Il pressa le pas vers la maison des Quatres-Ruelles.

Une dame huissier l’introduisit dans une pièce contiguë à la salle ou s’étaient réunies plusieurs personnes.
- Le docteur Peretz est là, annonça-t-elle avant de se retirer.
Il ôta son chapeau et entra timidement dans la pièce.
Antoine lui présenta ses hôtes. Les chaises raclèrent le sol.
Peretz s’inclina avec respect devant chaque invité, le chapeau à la main. Ensuite, Antoine tira une chaise à lui et l’invita à s’asseoir.
- Nous parlions justement de vous, dit Antoine, et de vos projets de salubrité. Les gens du voisinage vous apprécient. C’est rare pour un médecin… Je crois que les mentalités évoluent petit à petit et c’est une bonne chose. Les hôtes acquiescèrent d’un mouvement de tête.
- Monsieur Antoine, tout ce mal qu’on vous fait, c’est…ignoble.
Il parlait avec hésitation, cherchant ses mots en triturant les bords de son chapeau, avouant son aversion et son dégoût à l’égard de l’odieux comportement de ses confrères. Antoine l’interrompit mettant ainsi un terme au malaise en l’invitant à souper.
Toute sa physionomie portait les signes d’une grande fatigue. La lumière orangée de la lampe à pétrole tombait sur son visage en accentuant les traits creusés par la fatigue.
- Il arrive parfois que les pires des hommes rachètent leurs péchés, docteur, qu’ils compensent – ne serait ce qu’une fois au cours de leur misérable vie- leur vilenie par une bonne action. C’est pourquoi, il ne faut jamais douter, n’est ce pas ?
- Certes non, fit Peretz, mais je doute que les vilains se repentent de leurs actes …
Les dames inclinèrent la tête pour exprimer leur embarras. Il prit alors sa pipe et la tapa contre le bord d’un cendrier. Il craqua une allumette et aspira de grosses bouffées.
- Avez-vous lu la bible, docteur, demanda-t-il.
- Comme beaucoup de juifs religieux, je me référe exclusivement à laTorah, je prie le matin, l’après-midi, et le soir Shaharith, minhah et arbith…
Les dames le questionnaient du regard.
- Les lois de l’Eternel, commenta Antoine, elles correspondent aux heures des sacrifices dans le Temple de Jérusalem.
- Vous m’aviez écris à propos d’un dispensaire, dit aussitôt Peretz. A quoi pensez-vous ?
- Les événements qui vont se produire dans cette région n’ont rien de très réjouissants, fit Antoine. Je pourrais vous initier à la pratique du magnétisme curatif. Votre clientèle serait assurée  pour longtemps. Il y a plus de dix mille âmes sur ce territoire ! C’est régulier puisqu’un médecin diplômé dirigerait l’établissement. Le fait est connu : lorsque quelqu’un possède une pharmacie mais non un diplôme, il prend à son service un pharmacien diplômé et nul n’y a jamais trouvé à redire.
Peretz opina de la tête.
- Alors, qu’en pensez-vous, demanda Antoine. Puisque leurs cabinets se vident et qu’ils s’en plaignent ? Nous pourrions ainsi les remplir à nouveau. Je reçois de plus en plus de monde, ils viennent même de l’étranger pour me voir. Seul, je n’arriverai à rien.
- Ce projet est plus qu’intéressant, monsieur Antoine.
- Ne nous réjouissons pas, dit Catherine, et attendons la réponse des autres médecins…
Un nouveau silence s’installa autour de la table. Quelques instants plus tard, Peretz le rompit :
- Vous avez raison, madame. Les hommes sont parfois misérables mais je ne vois pas pourquoi ils s’y opposeraient ?
Il se tourna ensuite vers Antoine
- Je vous conseille de faire publier un avis dans la presse, monsieur Antoine – il réfléchit un bref instant en proie au doute puis affirma de façon catégorique :
- Je ne vois pas pourquoi cette entreprise échouerait…
- N’oubliez pas l’orgueil, docteur, la vanité… De tels tourments existent souvent dans le cœur des hommes, conclut Antoine.
Puis il se leva et se dirigea vers une porte qui donnait dans la salle. Il appela Peretz.
- Regardez, fit-il en ouvrant les deux battants d’un geste ample.
Peretz découvrit avec ébahissement que la salle ressemblait désormais à une sorte de temple avec des murs peints en vert clair, la couleur de la vie, un défi à une région qui étouffait sous la poussière noire comme le visage d’une veuve dissimulé sous un voile.
- Il y avait, jadis, un arbre qui portait deux sortes de fruits.
- L’arbre de la vie et de la mort, fit Peretz, celui de l’amour et celui de la haine, celui de la lumière et celui des ténèbres, du visible et de l’invisible et cet arbre existait avant Adam… C’était un arbre de division, où le bien luttait sans merci contre le mal et comme la lutte apporte souvent la destruction et que la destruction entraîne la mort, la vie ne trouva refuge que dans l’amour vrai. Lorsqu’Adam mangea du fruit de l’arbre, un terrible combat s’engagea au plus profond de lui-même et lui coûta la vie…
-Aussi, l’arbre sera notre principal emblème, s’exclama Antoine dont la voix résonnait en écho dans la salle.
Peretz promena un regard admiratif autour de lui, attentif au moindre détail.
Le plafond vitré et ces hautes fenêtres ogivales transformaient la salle en un véritable puits de lumière
Les deux versants de la toiture consistaient en de larges lanterneaux style art nouveau et quand la lune était à son plein comme aujourd’hui, elle projetait des ombres insolites sur le sol.
- Quelle étrange atmosphère pensa-t-il en regardant les galeries à l’étage. Cette salle pouvait contenir jusqu’à quinze cent personnes…
- Et là, demanda Peretz en désignant une porte.
- Le cabinet de consultation. Tout le monde y est reçu gratuitement.
- Et tous ces bancs, soupira Peretz en effleurant le bois fraîchement peint. Cela a dû vous coûter une fortune…
- Oui, et c’est d’ailleurs pour cette raison que je ne possède plus rien mais désormais jamais plus personne ne restera sans réconfort.

Le lendemain, Antoine prit rendez-vous avec Claes qui s’occupait de la société des médecins. Il accepta de le recevoir après ses consultations. Antoine se fit déposer devant la grille où l’attendait un majordome. Ils traversèrent la grande allée, contournèrent le bâtiment et longèrent un pignon. Des maçons déchargeaient bruyamment leurs matériaux le long du mur d’enceinte. Des madriers, Des briques et quelques outils s’accumulaient sans ménagement dans le plus grand désordre. Le plus âgé, sons doute le contremaître grimaçait de douleur en essayant de déplacer un échafaudage de fortune. Antoine le vit se trébucher sur une clôture et piétiner un parterre. A ce moment, la voix de Claes retentit :
- Eh ! Vous, là-bas ! Faites donc attention à mes rosiers, nom de Dieu !
L’ouvrier se redressa péniblement.
Fou de rage, Claes claqua brutalement la fenêtre et retourna à ses occupations.
Un bris de verre rompit de nouveau le silence. Claes s’immobilisa, comme pétrifié quand le domestique frappa.
- Monsieur Antoine est là, docteur, annonça-t-il.
- Bien, grommela le toubib, qu’il entre.
Antoine se retrouva dans une pièce style colonial au confort très cossu, encombrée de fauteuils rembourrés, de sofas, et d’un billard tout au fond. Des armes africaines et des trophées décoraient chaque mur. Claes le surprit en train de caresser la tête d’un superbe tigre, le plus beau de ses trophées.
- Ces animaux m’ont toujours fasciné, confia-t-il, les fauves sont de redoutables prédateurs… Seriez-vous aussi chasseur, reprit Claes en ôtant ses lunettes cerclées.
Antoine fit diversion devant un lynx empaillé pour empêcher ses pensées de s’envoler – ce qui aurait trahit toute la haine qu’il éprouvait pour les chasseurs.

-  Celui-là, je l’ai abattu d’une seule balle, déclama-t-il, et lui – il se tourna vers une hure – en deux coups de chevrotine !
Antoine feignit d’admirer la tête de l’animal dont les yeux jadis si clairs et perçants n’étaient plus que deux billes de verre. Comment se pouvait-il qu’un docteur en médecine se passionne à la fois pour le jardinage et la chasse… Des pionniers revenus d’Amérique disaient que les Indiens exhibaient des scalps…La vie et la mort réunies sous un même toit… Entretenir l’une au détriment de l’autre, une antinomie qu’Antoine ne parvenait pas à comprendre.
Claes se détourna, déçu de ne pas trouver d’échos à tant de bravoure et d’éloquence guerrière. Il invita Antoine à  s’asseoir devant son imposant bureau sur un siège anormalement bas, sans aucun doute la place du dominé soumis à son seigneur et maître, ou celle d’un rival à juguler – la meilleure façon d’affirmer sa supériorité. Antoine était prêt à consentir n’importe quel sacrifice pour prouver l’efficacité de ses nouvelles méthodes curatives ainsi que la création d’un dispensaire, un bon moyen d’éviter de nouvelles flambées épidémiques. C’est ainsi qu’il prônerait l’hygiène, persuadé qu’il fallait à tout prix ajuster la profession médicale à la conjoncture sociale et économique.
Claes remit ses lunettes. Il lançait de temps à autre un regard curieux tout en parcourant le dossier.
- Je suppose que vous me laissez le soin d’examiner tout cela à tête reposée ?
- Bien sûr, fit Antoine.
On frappa à la porte et Claes releva la tête comme un fauve aux aguets.
Le majordome s’inclina dans l’embrasure avant d’entrer puis déposa un grand plateau sur une table.
- Merci, Emile, dit-il en le chassant d’un geste de la main, je m’en charge. Le serviteur s’inclina de nouveau et se retira à pas feutrés.
Antoine qui attendait beaucoup de cet entretien, trépignait secrètement d’impatience.
- Ces gâteux au chocolat sont délicieux. Notre cuisinière les prépare spécialement pour les grandes occasions, fit Claes en remplissant les verres de Malaga.
Il reprit quelques instants plus tard :
- Il paraît que vous ne demandez rien à vos patients ?
Un silence s’installa.
- Peretz m’a parlé de votre projet….c’est fou comme ce jeune homme me rappelle Mougeot… Ah, Mougeot ! Il se prenait pour un missionnaire, vous savez ? D’ailleurs, il est retourné dans son élément, là-bas, au Congo -  Il éclata de rire puis demeura un instant pensif avant de reprendre avec le plus grand sérieux :
- Par contre, je suis d’accord avec vos conclusions sur l’hygiène, cher ami.
- Justement, docteur – Antoine en profita pour sortir un carnet de sa poche – j’ai consigné des idées ainsi qu’une série de propositions intéressantes pour la municipalité mais je manque terriblement de moyens pour …
- En chirurgie de guerre, nous disons que moins on fait, mieux on fait…  – Il éclata de nouveau de rire – mais nous ne sommes plus en guerre, n’est ce pas ?
Antoine referma son carnet à contre cœur voyant que Claes s’en désintéressait pour se rendre devant la fenêtre, les bras derrière le dos. Il parlait en s’assouplissant les jambes par de petites flexions ridicules.
-    La semaine dernière, des émeutiers ont tenté de s’introduire ici, dit-il en écartant la tenture … puis il pivota sur ses talons et se retrouva face à Antoine.
-     Peut-être serait-il temps de leur accorder ce qu’ils demandent…Qu’en pensez-vous ?
Antoine lui demanda de préciser sa question.
- Je parle des ouvriers, reprit Claes, puisqu’ils veulent travailler moins d’heures, pourquoi ne pas leur accorder ce privilège ?
- Travailler moins alors qu’ils ne s’en sortent déjà pas…
- On s’en fout de leur salaire ! Rendez-leur la santé, avec des horaires plus légers comme ils demandent et ils n’en seront que plus productifs ! Nous avons des statistiques là-dessus. Les ouvriers en bonne santé sont une richesse inestimable et ils nous sont indispensables – comme Claes s’emportait, Antoine eut soudain l’envie de lui demander pourquoi son avis l’intéressait tant, mais il n’en fit rien.
- La production annuelle de houille est en essor constant, et c’est une bonne chose. Par contre il y a plus grave, dit-il en lui glissant une circulaire de la société des médecins sous le nez.
-  La médecine des pauvres ne devrait pas être le monopole de quelques praticiens, lut Antoine, c’est aussi mon avis mais les traditionalistes ne partagent pas cette opinion.
- Je sais, cher ami, c’est pourquoi je pense que vous pourriez nous aider à atteindre notre objectif.
- Dans ce cas, je dois vous parler du dispensaire que je ….
Claes l’arrêta d’un geste de la main, le front plissé par l’inquiétude.
-    Voyons, vous n’êtes pas médecin, monsieur Antoine, reprit-il d’un ton hésitant, mais plutôt un… euh… un humaniste. Pourquoi ne pas nous envoyer tous ces pauvres gens qui viennent vous consulter chaque jour, cela faciliterait grandement leur médicalisation et vous participeriez ainsi à une œuvre humanitaire remarquable sans vous donner tant de mal… alors qu’un dispensaire – il balaya l’air de sa main – ça ne ferait que compliquer les choses.
Claes lui expliqua longuement ce qu’il attendait de lui en l’entraînant lentement vers la porte puis le majordome l’aida à enfiler son vêtement. Claes fit encore quelques pas dans le parc cet s’arrêta à quelques mètres de la grille d’entrée.
- N’oubliez pas ma proposition, lança-t-il une dernière fois, nous comptons sur vous !

Les semaines passèrent, puis les mois…
Le dispensaire ne vit jamais le jour. Catherine le consolait tant bien que mal d’une blessure supplémentaire…
Comment se pouvait-il qu’autant de générosité rencontre si peu de bonne volonté et que l’esprit d’altruisme n’existe pas chez les médecins ? Hélas, qu’importe la souffrance quand seule compte la rentabilité… ?
Pendant ce temps, les malades affluaient par centaines dès cinq heures du matin et dans les jours qui suivaient, ceux que la science avait condamnés guérissaient miraculeusement. Ils se succédaient dans le petit cabinet les uns à la suite des autres en si grand nombre qu’Antoine ne trouvait même plus le sommeil dans ses rares moments de répit. Seul l’amour universel le soutenait. Le soir, Catherine préparait la fricassée afin de lui rendre un peu de force mais la véritable force, Antoine ne la trouvait pas dans la nourriture, il la puisait au plus profond de lui-même là où un Dieu puissant l’inspirait.
Il ne distribuait plus de remèdes ni ces petits morceaux de papier magnétisés que les malades appliquaient sur leurs maux.
Sa main effleurait simplement leur front et dans les secondes qui suivaient – les guides invisibles n’étant jamais très loin – Il savait tout d’eux et surtout les causes de leurs souffrances…
- Courage, mon enfant, disait-il d’une voix sourde. Vous avez eu la bonne pensée de venir me voir. Tâchez donc de vous maintenir dans cet état d’esprit le plus longtemps possible et pensez bien à moi afin de ne pas rompre ce bon fluide. Tout ira bien et quand vous rentrerez, vous constaterez que votre maladie aura disparu.
Certains patients apportaient leur remède et le lui montraient. Un jour, Antoine versa la poudre dans un cendrier.
- Mais, monsieur Antoine, c’est le remède que m’a prescrit le docteur.
- Oh, je sais ce que vous allez me dire, avait-il répondu, votre état s’est-il réellement amélioré depuis que vous en prenez ?
Le regard du patient tomba sur ses guêtres. Il bredouilla d’un air contrarié qu’il fallait le temps pour que le remède agisse…du moins, c’est ce que prétendait le docteur
- En vérité, si vous aviez foi en cette préparation, vous ne seriez pas venu me trouver. Or, vous savez très bien que ce n’est qu’une poudre morte qui n’est bonne qu’à vous rassurer.
L’homme chiffonna le sachet et le jeta dans le cendrier.
- C’est exact. Ce truc m’a donné la nausée et m’a fait perdre l’appétit
- Votre véritable maladie, coupa Antoine, c’est justement ce tourment qui vous ronge en permanence et qui noue vos entrailles. Or, la peur en fait partie, mon fils – le patient qui se tenait devant Antoine sentit une rougeur lui monter au visage. Il se tordait les doigts, mal à l’aise devant cet homme qui perçait le moindre de ses secrets.
- Le docteur aurait pu me guérir s’il m’avait parlé de la sorte…
- Il ne vous en a rien dit parce qu’il ne sait rien et qu’il a placé sa foi dans une officine et dans des remèdes pharmaceutiques. Mais comment sa foi pourrait-elle vous sauver ? Il est sincère et voudrait obtenir la guérison de ses malades mais il ne possède pas le bon moyen pour y parvenir. Il se sent impuissant devant la maladie et cet orgueil qui le tenaille l’empêchera toujours d’admettre son incapacité…
Antoine fit une brève pause avant de reprendre :
- Si ces gens se mentent à eux-mêmes, comment pourraient-ils vous dire la vérité ?
Soudain, l’homme ne put réprimer un long gargouillement dans ses intestins puis il éructa. Antoine eut un sourire rassurant.
- Pensez bien à ce que je vous ai dit en rentrant chez vous et vous sentirez tous vos nœuds disparaître. Le soir, mangez une bonne fricassée.

Quelques années plus tard, les scientifiques prétendus détenteurs du savoir ne s’expliquaient toujours pas les guérisons spectaculaires qui se multipliaient non seulement dans toute la région liégeoise mais bien au-delà des frontières. La médecine officielle quoique libérée de sa gangue religieuse et redevenue expérimentale s’acharnait plus que jamais à enrayer ce danger pour la science que représentait l’empirisme, condamnant avec le plus souverain mépris ceux qui osaient se dresser contre sa volonté. Frustré de n’être pas parvenu à ses fins lors d’un précédent procès, le corps médical  résolu à en finir une fois pour toutes jeta de nouveau l’anathème sur Antoine et chargea des médecins légistes de surveiller les allées et venue dans son cabinet. On sonna de nouveau la curée…
Antoine ne considérait pas son pouvoir comme un privilège mais comme un don de Dieu dont il n’était que l’humble dépositaire. L’histoire lui avait enseigné que les thérapeutes n’arrachaient leur Art à la superstition qu’au prix de mille tracasseries et parfois au péril de leur vie. C’était bien de cela qu’il s’agissait, la vie, et il était près à risquer la sienne pour mener à bien sa mission. Rien ne pourrait l’empêcher de répandre son fluide magnétique afin de secourir la vie des êtres souffrants au même titre que le plus érudit des médecins ne pourrait empêcher la gravitation universelle de se produire.
Les patients attendaient tout de lui et certains devenaient plus exigeants à son égard qu’envers les médecins qu’ils avaient déjà consulté sans obtenir les résultats escomptés.
Un thaumaturge, voilà ce que voyait désormais le public en apercevant l’homme providentiel qu’il était devenu et un tel homme n’avait plus droit à l’erreur. Avoir pignon sur rue et obtenir des résultats thérapeutiques spectaculaires étaient plus que suffisant pour s’attirer des ennuis puisque les médecins officiels rompus aux moyens scientifiques habituels ne parvenaient à rien. Le bouche à oreille fonctionnait mieux que les encarts publicitaires dans la presse et cela ne faisait qu’agrandir la renommée d’Antoine qui ne s’en souciait guère.
Pendant ce temps, le courrier des malades s’entassait dans une sorte de petit cabinet de lecture. Très vite, les meubles croulèrent sous des tas de colis grossièrement ficelés que le guérisseur ne parvenait plus à traiter personnellement. C’est dans de tels moments qu’il regrettait son échec de collaboration avec la science pour créer un dispensaire.

Antoine parlait souvent des fluides magnétiques mais que représentaient-ils pour les médecins habitués à palper, toucher, soupeser. Ces fluides n’étant pas une substance qui pouvait être mesurée, ne représentaient rien pour eux. Claes, devenu son plus féroce contempteur, fulminait à chaque fois qu’il entendait prononcer ce mot de fluide parce qu’il n’en comprenait ni le sens ni la nature. Il raisonnait en médicastre, allant même jusqu’à prétendre que les troubles des patients d’Antoine n’existaient que dans leur imagination. Il conspuait même Peretz, coupable à ses yeux d’avoir reconnu non seulement les dons d’Antoine mais surtout la valeur de ses enseignements, d’autant plus qu’Antoine avait publié l’essentiel de sa philosophie dans un ouvrage qu’il distribuait gratuitement. Cette insolence de la part d’un confrère qui croyait à de telles fariboles l’avait mis en colère.

L’estime du docteur Peretz pour Antoine avait attiré la méfiance des autres confrères. Lorsqu’il découvrit dans son courrier une invitation du docteur Claes au club des médecins où il n’avait plus mis les pieds depuis longtemps, il devina qu’il avait tout intérêt à ne pas se dérober. Ce genre de banquets – moment le plus important de l’association – se déroulait souvent dans les plus grands restaurants de la ville, des endroits huppés. Peretz arriva au rendez-vous avec une heure d’avance. Les trois fenêtres centrales du bâtiment donnant sur le balcon du premier étage illuminées de l’intérieur dégageaient un charme étrange. Il pénétra dans une somptueuse antichambre transformée en vestiaire richement décoré quoique dépouillé de son mobilier d’origine où attendaient quelques domestiques. Le plus jeune l’invita à se débarrasser de sa pelisse et de son chapeau tandis que l’autre, plus âgé, le délestait de son bagage. Peretz déposa un pourboire et sa carte de visite sur un plateau en argent finement ciselé.
- C’est à l’étage, docteur, dit l’homme avec référence, la tête légèrement inclinée, dans la salle de billard. Il montra ensuite le gigantesque escalier de marbre au fond de ce couloir. Peretz ne put s’empêcher d’admirer la richesse des peintures du plafond en trompe l’œil et des boiseries. Quelques commodes de Riesener décoraient le couloir qui conduisait à un superbe salon transformé en salle de billard. Les boiseries étaient ornées de médaillons représentant des scènes d’eau et de chasse tandis que des tentures en damas vert habillaient chaque fenêtre. Il avança à pas feutré jusqu’à la petite assemblée réunie autour d’une grande table ignorant au passage un conciliabule qui se tenait près de l’ âtre d’une grande cheminée. Certains comparaient les méthodes du passé à celles du présent ce qui donnait lieu à de farouches débats. Claes, quant à lui, pestait contre le laxisme de la justice qui sanctionnait trop timidement la concurrence des non diplômés – l’exercice illégal sans usurpation de titre n’étant puni que d’une légère amende, une simple contravention. La modération des sanctions pénales contre Antoine avait rendu les médecins fous de rage à la simple idée de perdre un procès, d’entendre les huées du public sans parler de l’ironie des magistrats qu’ils avaient déjà été obligés d’affronter.
Ils s’étaient donc organisés en un comité secret regroupant les meilleurs avocats afin de délibérer tant sur l’avenir de la société que sur le sort de ceux qui s’opposeraient à leurs projets. Le président avait beau exalter publiquement la science, la salubrité et surtout l’hygiène, soutenant avec force qu’il fallait empêcher les épidémies de se produire, il n’en pensait pas un traître mot. Peretz qui avait enquêté dans ce paradis des microbes n’y comprenait plus rien. Depuis le temps qu’il leur rabâchait les oreilles avec les épidémies et les ravages dans la population la plus défavorisée, cela n’intéressait personne. Qu’attendaient-ils  ? De nouvelles victimes… Une contamination ?  Cherchaient-ils à se débarrasser de tous ces pauvres devenus inutiles ?

- Voilà notre homme, messieurs, marmotta discrètement Steen. Quelques confrères déplacèrent leur siège afin de laisser passer Peretz  puis Steen l’invita à s’asseoir. Claes le salua par obligation. Jadis, il aurait dissimulé son mépris par des manières avenantes ou un sourire affable mais depuis l’acquittement d’Antoine, son animosité envers le jeune médecin s’était accrue comme si Peretz y était pour quelque chose. Aux yeux de tous, Peretz était un traître à la cause. De plus, il n’était pas chrétien mais juif.  Les bouches se tordaient de mépris lorsqu’ils parlaient et certains regards devenaient mauvais. La vengeance étant la joie des âmes basses, Steen affichait un sourire débonnaire et demeurait confiant.
- Décidément, fit-il en guise de plaisanterie, je vais finir par croire que vous ne nous m’aimez pas.
Le jeune homme le regarda avec étonnement sans oser répondre.
- En effet, ajouta Steen en prenant l’assistance à témoin, Chaque fois qu’on vous invite, vous ne venez pas ou vous arrivez en retard.
Peretz examina le carton puis jeta un coup d’œil à sa montre.
- Pas cette fois, monsieur le président, répliqua-t-il en lui montrant le carton d’invitation. Steen l’examina en grommelant des paroles inintelligibles et proposa un cigare cubain au jeune médecin.
- Pour me faire pardonner, dit-il en maintenant la boite ouverte devant lui, vous marquez un point.
Peretz préleva un bâton de chaise.
- Je souhaiterais vous parler de choses très importantes…- Steen s’exprimait avec confusion… Son regard semblait supplier Peretz de le comprendre sans qu’il ait à parler mais Peretz demeura stoïque et lui demanda simplement du feu pour allumer son cigare. Il aspira profondément la fumée à la manière des connaisseurs cherchant à en découvrir la plus subtile saveur. La fumée bleuâtre virevolta vers le plafond.
- C’est amusant, dit-il en observant le cigare qu’il faisait rouler entre ses doigts. Depuis que je fréquente les spirites, j’ai eu, comment dire – son front se plissa -  des visions astrales ces derniers jours – il prit un air inspiré -  des révélations de l’au-delà. C’est étrange, n’est ce pas ?
Le vieux médecin l’écoutait silencieusement à la manière d’un psychiatre ne rompant le silence que par des : « Continuez, c’est très intéressant. »
- Figurez-vous que je vois – il étendit la main devant lui, les yeux clos – Je sens, je perçois…
Steen esquissa un sourire niais.
- Tenez, par exemple, ajouta le jeune homme, je serais même capable de lire dans votre pensée si je le voulais -  Steen s’étonna un peu effrayé.
Ces propos amusèrent le président qui mit aussitôt son délire sur le compte du surmenage.
- Par contre, dit Peretz, voulez-vous connaître la pensée qui m’a traversé l’esprit tout à l’heure en entrant ici ?
- Bien que nous ne sommes guère  impressionnés par ce genre de …euh…divinations, nous aimerions savoir de quel genre de manifestations vous parlez. Après tout, cette science vous est sûrement d’un grand secours pour établir vos diagnostics…
- Ma parole, ajouta un autre avec hâblerie, il semble qu’Antoine va avoir de la concurrence…
Quelques médecins ricanèrent alentour.
- A moins que notre ami Peretz ne délivre lui aussi un enseignement…
L’assemblée se mit à rire. Peretz sentit la rage l’envahir. Jamais il ne s’était senti aussi seul face aux sarcasmes de ces lâches et l’envie de les gifler monta en lui. Peut-être ne cherchaient-ils qu’à le provoquer en duel ou l’humilier publiquement, mais pour l’homme de bien qu’il était, les remords – bien plus terribles que les coups – n’auraient pas tarder à se faire sentir entraînant avec eux la fin d’une réputation si chèrement acquise. Peretz ne pouvait se permettre un tel luxe.

- Voilà de bien fières paroles, répondit-il posément tout en serrant les poings au fond de sa poche. Et dire que je me faisais des soucis… Oui, messieurs, en réalité, je croyais que vous alliez me demander d’abandonner mes actions sociales, mes problèmes d’hygiène rurale ce qui dans ce cas livrerait tous ces honnêtes gens des beaux quartiers an pâture à ces terribles maladies contagieuses.  Ah, vous avez bien raison de dire comme le docteur Claes le répète souvent que c’est l’ivrognerie des ouvriers qui en fait la proie du choléra. Comme la misère est ignorante, n’est ce pas, messieurs ?
Peretz parlait en déambulant entre les tables des médecins, complimentant certains d’un air enjoué :
- Ne voulant faire de tort à personne, je vous laisserai donc à vos asepsies, Docteur Valleau, et vous docteur Guèrin, à vos ovariectomies et – il s’inclina – avec votre permission, je retournerai aux miasmes de cette glèbe venimeuse parfumée à l’urine et à la bière.
Peretz s’arrêta devant la table de Prinel qui le regardait avec appréhension et écrasa lentement son cigare dans l’assiette. Le bout incandescent chuinta dans un reste de soupe en dégageant une odeur âcre.
Le rouquin fit mine de se lever d’un air agacé mais la main de Peretz le fit retomber sur sa chaise. Autant de fermeté dans le geste, de détermination dans le regard paralysa Prinel. Personne ne bougeait dans la salle subitement plongée dans un silence angoissant.
Quelques confrères rappliquèrent afin d’éviter une rixe
Peretz s’approcha alors du visage de Prinel et le fixa droit dans les yeux.
- Il y a un Prinel parmi mes patients, murmura-t-il, mais il est très âgé et un peu plus grand que vous. Il est voûté et boite légèrement à la suite d’un accident de travail.
Tous les regards convergèrent vers Peretz qui élevait le ton.
- Cet homme habite tout au fond d’une impasse à peine plus large qu’une porte, poursuivit-il, dans un bouge de deux pièces qu’il paye trop cher à des propriétaires sans scrupules. Il vit là-bas, avec son épouse. Leur cabinet d’aisance est à l’extérieur de la maison, au fond d’un petit jardin et l’hiver, il faut briser la glace. C’est un homme bon et respectable dont je vous parle, un homme simple comme on en rencontre souvent dans ces quartiers défavorisés. Un pauvre qui vous offre du café bien chaud, des grains aussi précieux que de l’or car le lendemain, ils s’en priveront… Quelle leçon de dignité pour notre petit pays quand on pense que la Belgique a dépensé cette année cinq millions de francs – il martela chaque mot – cinq millions dépensés en lampions pour donner des fêtes… Savez-vous combien de maisons ouvrières on pourrait construire avec cet argent ? – personne ne répondit – demandez-le à Monsieur Antoine qui y a investi ses derniers deniers… – Peretz se détourna subitement du personnage, arracha sa main comme d’une chose répugnante pour ensuite s’adresser aux médecins qui l’entouraient et le ton de sa voix jusqu’alors pathétique se fit cinglant :
- Ce brave homme messieurs dont je viens de vous tracer le portrait et qui s’est sacrifié tout au long de sa vie afin de permettre à ses enfants de poursuivre leurs études, afin de leur réserver un sort moins misérable que le sien, un meilleur avenir… cet homme modeste, honnête et laborieux que notre ami fait semblant ne pas connaître lorsqu’il le croise dans la rue, et bien – il pointa son doigt vers le jeune Prinel comme pour désigner un coupable – c’est son père ! Oui, messieurs, son propre père qu’il ne salue même pas, de honte ! Comme si cela pouvait nuire à sa réputation ! Le cœur du fils ingrat est vraiment le pire des déserts.
- Soyez maudit, hurla Prinel, les yeux exorbités, ça ne vous regarde pas !
Peretz se pencha de nouveau vers Prinel dont la gêne empourprait le visage et lui lança vertement :
- C’est exactement ce que votre père aurait du éprouver en vous mettant au monde. Si j’avais eu un fils comme vous, je ne vous maudirai peut-être pas, car il paraît que plus on maudit le mauvais, mieux il se porte !  Voilà pourquoi je ne vous aime pas ! Votre pédanterie m’est insupportable ! Votre comportement est ignoble et devrait faire honte à notre corporation entière !
Steen s’interposa vivement entre eux, prenant le bras de Peretz afin de l’éloigner de la table.
- Lâchez-moi, président, rétorqua-t-il, je n’ai pas l’intention de me salir les mains !
- Bon, ça suffit comme ça, venez !
Les deux hommes quittèrent aussitôt la salle pour se rendre dans un fumoir où Steen le prit carrément à partie :
- Peretz, que se passe-t-il, bon sang ? Je croyais que vous plaisantiez…
- Comment peut-on s’acharner sur le seul être qui se soucie vraiment du bonheur d’autrui !
- Allons, ne vous mettez pas dans cet état, mon cher ami.  Nous allons en parler de vos projets de drainage des eaux stagnantes.
Le regard de Peretz scintilla soudainement d’une lueur étrange comme s’il faisait de nouveau soleil dans son esprit.
- Vous insinuez que nous allons régler ce problème ?
- Je vous le certifie.
- Et ceux du service de voirie ?
- Aussi.
- Et l’eau destinée à la consommation ?
Steen le rassura en hochant affirmativement la tête comme il avait l’habitude de faire avec ses patients :
- Nous savons que rien ne fonctionne et que le réseau d’égout est totalement inefficace.
- Si je comprends bien, ajouta Peretz, vous avez trouvé le moyen de convaincre la municipalité d’adopter des tuyaux de fonte et de veiller aux adductions pour lutter contre les fièvres ?
- Parfaitement.
Peretz le regarda à la dérobée cherchant une faille qui trahirait la sécheresse de son cœur mais une lueur de sincérité brillait dans les yeux du vieil homme.
- Alors, si je comprends bien, les travaux vont enfin commencer. Nous avons gagné la partie ?
Les traits de Steen s’assombrirent.
- Ne vous emballez pas, cher confrère, fit-il en levant la main comme pour repousser un assaut. Cela ne se passe pas aussi facilement. Nous venons à peine de transmettre le dossier au ministère de la santé et …
Peretz l’interrompit :
- Mais, président, vous venez de me dire à l’instant que tout était arrangé…
- En effet, c’est exact mais la réalisation risque de prendre un peu plus de temps que prévu… Ils ont d’autres chats à fouetter au gouvernement si vous voyez ce que je veux dire… même en commençant les travaux maintenant, nous ne parviendrions pas à éviter cette catastrophe ou sélection naturelle dont la nature est le moteur…
- Vous rendez-vous compte de ce que vous dites, président ?
- Bien entendu. Ne soyons pas hypocrites : Ces gens vivent comme des animaux et vous le savez aussi bien que n’importe qui. Il n’empêche qu’il faudra vous montrer digne de la couronne que l’on vous tresse et me promettre de ne rien faire qui pourrait nous porter préjudice car nous approchons du but.
- Puisse Dieu vous entendre, grommela Peretz.
- Dieu, Dieu, il a beaucoup de noms, Dieu. Derrière lui se cache aussi le diable et il est parfois utile de lui brûler une chandelle. Allez, faites-moi confiance, jeune homme, et vous verrez les grandes choses que nous réaliserons bientôt sur ce territoire. Tout ce que je vous demande est de prendre patience.
Peretz fit la moue.
- Au fait, êtes-vous pêcheur, Peretz ? Le président ne lui laissa pas le temps de répondre  :
- Peu importe, vous savez très bien qu’il faut perdre plusieurs vairons pour attraper une seule truite…
Peretz ne savait plus où il en était. Tout se bousculait dans sa tête. Il lui semblait naviguer seul à bord d’un navire où Dieu tenait le gouvernail et Satan les voiles. Qu’avait-il d’autre à faire que se résigner comme le conseillait Steen ? Le plus important était que l’hygiène devienne la science la plus utile au peuple et cela allait se faire grâce à lui.
- Je ne demande qu’à vous croire, monsieur le président, dit-il après une courte pause. Mais, je ne vous cacherais pas mon malaise quant à l’avenir. C’est tellement…
Steen lui serra la main et dit sur un ton qui se voulait rassurant :
- Tout va s’arranger, vous verrez. Rentrez chez vous, maintenant, – il agita un doigt devant lui – une porte s’ouvre, jeune homme. A votre place, moi, j’en profiterais car cela risque de ne plus se reproduire. Pensez à votre avenir !
Peretz quitta la salle en proie à un léger sentiment partagé entre l’euphorie et l’indignation. Steen lui fit un dernier signe d’encouragement, de loin, puis dès que la porte se referma, il s’empressa de rejoindre le petit comité dans la salle voisine.
Claes l’accueillit le premier :
-  Alors, tout s’est-il passé comme prévu, président ?
Steen se laissa tomber sur le siège à côté de lui en poussant un léger soupir de soulagement. Il arbora ensuite un sourire narquois :
-  La seule chose qui ne l’était pas est l’altercation avec Prinel…
- Peu importe, bougonna Claes, le plus important est d’atteindre notre objectif.
Steen se frotta les mains assez content de lui et ajouta nonchalamment :
- Bien sûr ! D’ailleurs, j’ai convaincu Peretz de se rallier à notre cause et je puis vous certifier qu’il va se tenir tranquille maintenant.
- Avec tout le respect que je vous dois, permettez-moi d’en douter, cher ami.
Steen, excédé par les doutes de Claes, lui répondit nerveusement :
- J’en ai vu d’autres, vous savez ? Et j’en ai maté des plus récalcitrants que lui !
Il se contenta de le regarder d’un air narquois.
- Je vous l’accorde mais il faut connaître les points faibles de votre adversaire avant d’essayer de le mettre au tapis, ajouta Claes. C’est comme dans une chasse.
- Je connais Peretz. La seule chose qui compte à ses yeux est d’atteindre son objectif, aussi ai-je promis de l’aider à atteindre mais sans préciser quand : voilà toute la manœuvre !
Claes faillit s’étrangler. Il déposa son verre et se retourna vivement vers lui. Les traits de son visage venant de se décomposer, il articula avec peine :
- Vous lui avez promis… quoi ?
Steen s’approcha de lui en prenant soin de ne pas attirer l’attention des autres confrères et parla à voix basse :
- Toute entreprise commence toujours par une idée qui fait ensuite son chemin soulevant pas mal de questions, or la question la plus importante en ce moment n’est pas tant de savoir quand les entreprendre mais plutôt combien cela va-t-il coûter ? Méditez donc là-dessus, mon cher. Peretz sera obligé d’enquêter dans ces quartiers pouilleux pour boucler ses dossiers et ça lui demandera des semaines, des mois de travail, entre-temps l’épidémie aura fait tellement de ravages qu’il ne lui restera qu’à établir des constats de décès ou à donner aux mourants les derniers sacrements.
- C’est terrible…
- Je sais mais c’est le prix à payer pour écarter définitivement ce gêneur qu’est Antoine, vous le savez bien ! Il suffira de lui imputer la responsabilité de cette hécatombe compte tenu que toutes ces familles de pauvres le consultent déjà depuis longtemps. Nous avons tous les noms et avec de telles preuves aussi accablantes, c’est le bagne assuré pour cet homme !
- D’accord, mais… s’il n’y avait pas d’épidémie ?
- Il y en a toujours eu, déclama Steen qui savourait déjà sa victoire. Et cette fois, la fièvre n’épargnera personne, vous verrez ! J’en ai marre que la presse nous ridiculise. Or, pour empêcher Antoine de nuire une bonne fois pour toutes à notre réputation, il fallait bien trouver une faille, non ? Eh bien, c’est ce que nous avons fait ! Elle était là, sous nos yeux et nous ne la voyions pas, sots que nous étions…
- Et si Peretz découvrait la supercherie, que ferions-nous ?
- Grand Dieu ! De quelle supercherie voulez-vous donc parler ?
- Le dossier, voyons… l’État ne contrôle-t-il pas ce genre de marchés ?  Et Peretz… que ferons-nous s’il se rend compte que rien n’a été transmis ? Comment pensez-vous qu’il va réagir, le freluquet ?
- Quelques promotions, des avantages mirobolants, des nominations suffisent à acheter le silence des fonctionnaires les plus zélés….
Les propos de Steen ne rassuraient nullement Claes dont le front se creusa d’un pli d’inquiétude.
- Depuis le temps que nous travaillons ensemble, vous devriez mieux me connaître, or je constate avec amertume qu’il n’en est rien ! Je n’ai pas menti à Peretz, reprit-il vivement. J’ai simplement omis de lui signifier la date d’exécution des travaux et comme il n’a pas insisté…
Claes fit la moue.
- Quoi encore ?
- Je redoute – sachant que notre corporation traverse déjà une crise sans parler de ce fichu encombrement et de toutes ces rivalités qui nous opposent, nous, médecins – que cela ne nous porte un préjudice supplémentaire, président.
- Notre société médicale est devenue un édifice tout puissant et ce qui nous renforce est justement la lutte contre l’exercice illégal de la médecine, c’est pour cette raison qu’il ne faut pas perdre de temps ! C’est elle qui va cimenter notre confraternité et bientôt nous n’aurons plus besoin de rédiger des pétitions au Sénat afin de faire réviser les lois.
Le visage de Steen s’illumina soudainement comme celui d’un joueur de carte s’apprêtant à abattre son dernier atout :
- A propos de lois, mon cher, figurez-vous que le ministre de la santé publique nous a fait l’honneur de venir souper hier à la maison. Il est venu avec sa charmante épouse et comme le dit le proverbe : Si le jour tire son éclat du soleil, nous tirons le nôtre des gens qui nous protègent.
- Et bien, vous ne pouvez pas vous imaginer comme cela me rassure, président.
- Ma foi, j’en suis heureux aussi. Ce sont des gens charmants, vous savez…  – il contemplait la robe du vin dont les reflets écarlates dansaient sur sa main. Il avait sur le visage cette curieuse expression qu’ont les hommes venant de résoudre un épineux problème.
- Saviez-vous que le ministre est aussi fin gastronome que grand connaisseur de vin ? … C’est incroyable de voir à quel point les langues se délient en face d’une excellente bouteille et – il lui lança un regard complice -  entre deux vins… bien des questions trouvent subitement réponses – il vida le verre d’un seul trait puis le reposa aussitôt sur la table en faisant claquer sa langue au palais.
- Je ne suis qu’un grimaud en la matière, vous savez… Selon moi, goûter un grand cru ou boire le jus de la treille, c’est la même chose, le tout est dans la manière de la présenter… C’est donc un art, mon cher Claes…
- Lui avez-vous parlé de notre projet, demanda Claes avec impatience.
- Oui, j’ai abordé la question de notre redoutable combat contre l’exercice illégal de notre art en ouvrant une bouteille de Mouton-Rothschild 1870 et là, ô miracle, j’ai découvert avec surprise que le sujet l’intéresse au plus haut point. Nous bénéficierons donc de son appui ainsi que de celui du ministre de l’intérieur. Ils sont persuadés que la concurrence est nuisible à notre prestige ainsi qu’à nos intérêts. Par contre – et ceci est plus embêtant pour nos petites affaires – il apparaît que notre ami Peretz a fait lui aussi des émules parmi des membres du gouvernement…Eh oui ! Des hommes assez influents paraît-il, et prêts à intervenir dans notre circonscription.
Le visage de Claes s’empourpra en proie à l’indignation.
- Si ces perroquets viennent foutre leur bec dans nos affaires, rugit-il, ils vont nous couper l’herbe sous le pied. Comment diable éliminer définitivement Antoine s’ils aident Peretz ?
- Il est top tard – Steen déploya un article parlant des crues sous les yeux de Claes dont le visage se détendit. Les jours d’Antoine étaient désormais comptés.

Le fleuve entra en crue, inondant les rives et les quartiers le plus exposés. Certains soirs, les mares d’eaux boueuses et nauséabondes qui stagnaient autour des habitations renvoyaient les lueurs rougeâtres des brasiers des fours… le jour, les eaux miroitantes de la Meuse reflétaient les coques des chalands. De rares touches de verdures parsemées au sommet des collines lancèrent bien un défi à toute cette grisaille mais le vent se leva, et les épaisses fumées jaunâtres des usines enveloppèrent de nouveau le paysage comme la brume qui recouvre parfois la mer.
Le cycle infernal des machines martelant le fer se poursuivait inlassablement. Tout ce vacarme de sirènes stridentes et des tonnes de minerais que déversaient les wagonnets retentissait fiévreusement en se répercutant dans toute la vallée – la folie des hommes soumis aux éléments avaient fini par transformer le bassin houiller en un enfer Dantesque, un enfer où les êtres humains sont condamnés à errer comme des ombres punies d’avoir osé braver les Divinités… Et ainsi, Poséidon libéra les eaux sous le regard indifférent d’un Vulcain occupé à souffler les braises de la métallurgie, tous deux insensibles aux plaintes des esclaves qui s’élevaient au-dessus de l’Olympe… Le spectre des maladies contagieuses montra son masque hideux et les fièvres se propagèrent… Il n’y eut bientôt plus d’eau alimentaire et une épidémie d’entérite arracha des centaines d’enfants à la vie… La police descendit aussitôt sur les lieux et enquêta auprès des familles qui avaient consulté le Maître. La plupart, foudroyées par la peine, ne comprirent pas les raisons qui poussaient ces hommes à tant d’acharnement et témoignèrent en renouvelant par écrit et à leur façon leur foi en cet homme juste. Beaucoup de pères déclarèrent même aux enquêteurs n’avoir plus aucune confiance dans les bureaux de bienfaisance qui leur offraient cependant les soins gratuits d’un médecin.

Antoine était passé au-delà des bornes de l’univers physique, sa vision mentale ne cessait de se développer mais il était obligé de se retirer souvent pour récupérer des forces. La méditation étant le repos de l’esprit, il s’immobilisait face au mur, joignait les mains et priait :
- Ô père, puissiez-vous me donner la force et la lumière tout au long de cette journée afin de soulager la souffrance morale de mes frères… Sitôt la prière du matin terminée, il retourna dans le temple ignorant que de nouvelles épreuves se préparaient et que les lois humaines engorgées de haine et de jalousie allaient de nouveau se déchaîner contre lui.
Le parquet accompagné des médecins-légistes fit irruption dans la salle, bousculant quelques malades qui n’avaient pas trouvé de place sur les bancs. Un vieillard dans un fauteuil roulant s’empara de sa canne et l’enfonça dans le dos d’un médecin qui l’empêchait de passer. Sa voix chevrotante ne dépassait que faiblement la rumeur.
- Laisse-moi passer, galopin !
L’homme se retourna vivement en poussant un grognement :
- On ne fait que son devoir, dit-il d’un air sarcastique.
Le vieil homme le menaça de sa canne mais un jeune flic lui saisit le poignet empêchant le bras de retomber. La canne fit un bruit mat sur le sol.
- Tout doux, grand-père !
Le paralytique grimaça de douleur en essayant de se libérer de l’étreinte mais le policier au regard sadique se pencha et lui parla à voix basse sans desserrer les mâchoires :
- Tu dois te taire grand-père et nous laisser faire notre travail, d’accord ?…
-Pas de ça avec moi, jeune homme ! En 86, j’étais en première ligne face aux soldats d’opérettes de la garde civique. Tu tétais encore le sein de ta mère, que nos femmes déchiraient leur corsage exposant leur poitrine aux balles de l’ennemi, alors c’est pas un freluquet dans ton genre qui va me faire peur !
Soudain, le regard du vieil homme s’adoucit en se déplaçant légèrement au-dessus de la tête du policier qui cru aussitôt à un malaise – il relâcha aussitôt son étreinte et se retourna lentement vers un homme entièrement vêtu de noir qui le regardait sévèrement. La silhouette du personnage se découpait de la toiture vitrée, noire et impressionnante.
- Tu devrais avoir honte, gronda-t-il d’une voix forte qui résonna en échos dans la salle. Ce brave homme pourrait être ton grand-père. A ce moment, la clameur s’arrêta et tous les regards se fixèrent sur eux. Le jeune policier, impressionné par l’inflexibilité de l’hypostase, fit la moue puis alla rejoindre les autres en arborant un sourire niais.
On murmura dans les bancs qu’ Antoine risquait de gros ennuis pour entrave à l’exercice de la loi s’arrêta tout à coup à leur hauteur et leur parla doucement pour les rassurer :
- Ne craignez rien, frères.
Une dame assise au bord de l’allée lui prit la main et la serra entre les siennes. Elle s’adressa à lui en sanglotant.
- Pourquoi Dieu s’acharne-t-il ainsi contre nous ?
- Ne rendez pas Dieu responsable des actes des hommes soumis au pouvoir de l’argent, sœur. C’est leur cupidité qui vous ont plongé dans la géhenne et non Dieu… Ils m’en veulent de vous aider à comprendre le sens de votre vie et de vos souffrances…Libéré de ces jougs, vous leur échappez et leur orgueil ne le tolère pas !
Pendant qu’Antoine parlait, une force étrange émanait de lui. On eut dit qu’un mur invisible le protégeait, un mur infranchissable. Il s’adressait à l’assemblée entière en déambulant dans les bancs :
- Gardez tous et toutes votre foi intacte ! Vous pleurez peut-être en ce moment, mais eux – il pointa son doigt vers les légistes – ils grinceront des dents le jour du jugement.
Puis il se dirigea vers la porte et s’adressa calmement aux médecins légistes :
- Je suis prêt à répondre à vos questions, messieurs.
Des voix s’élevèrent alors aux alentours :
-  Nous prierons pour vous, Père, afin qu’ils ne vous fassent pas de mal.
- Ne voyons pas le mal, sœur, répondit-il. Ne vous avais-je pas prévenu de tout ceci ?
La vieille dame baissa les yeux sans répondre.
Les médecins-légistes avaient cet air austère que devaient sûrement avoir les inquisiteurs face aux derniers templiers mais comme le sort des héros est d’être persécuté, leurs manières n’effrayèrent pas Antoine. Le plus âgé arbora alors un sourire provocant et lui tendit un document à signer. Antoine s’exécuta, secrètement avertis que ces gens tomberaient tôt ou tard dans leur propre piège. Il affecta ensuite un air de compassion qui les désarma un bref moment.
- Voilà, dit-il en lui rendant le document.
- Vous ne le lisez pas ?
- Ce n’est pas nécessaire, répondit-il avec un léger sourire.
Excédé ou peut-être vexé de sa propre insipidité, l’un d’entre eux annonça vertement qu’il fallait poursuivre l’enquête et fouiller partout.
Son regard courait vivement d’Antoine aux adeptes qui suivaient la scène de loin puis ses yeux s’arrêtèrent sur le Maître. Il le toisa à la recherche d’une réaction.
Antoine ne broncha pas. Un rictus déchira alors le visage du légiste qui se détourna brutalement de lui et rentra dans la salle en bousculant quelques personnes sur son passage.
- Nous avons assez perdu de temps, fit-il en parcourant la salle des yeux à la recherche d’un endroit où s’asseoir. Vous là-bas – il désigna un gardien de la paix – allez donc prendre sa déposition plutôt que de bavarder avec ces gens !
L’homme s’exécuta sur- le- champ. Il avait l’air loyal et honnête malgré un visage assez lourd. On le sentait accessible aux joies simples. Il salua Antoine avec respect d’une voix lente et grave.
- Je vais devoir vous poser quelques questions, monsieur Antoine, dit-il avec embarras, vous comprenez n’est ce pas ?
Antoine le rassura.
- Comme je l’ai déjà déclaré, je travaille uniquement pour faire le bien, mon fils et je n’accepte pas d’argent, ni de cadeaux, ni de dons comme certains le prétendent. Je ne veux rien ! D’ailleurs, la plupart des gens qui viennent me voir ne possèdent rien…
- Je le sais. Vous avez guéri mon fils d’un problème à l’estomac et ma femme se rend chez vous chaque dimanche, avoua-t-il.
Antoine le dévisagea de façon curieuse. La vie lui avait appris qu’il n’était pas bon pour l’homme éprouvé de prendre refuge ou de se confier trop vite à des inférieurs car bien souvent cela équivalait à s’exposer à des épreuves encore plus grandes. Il distingua toutefois un peu de peine dans le regard de l’agent.
- Pardonnez-moi, dit faiblement Antoine, mais je ne vois pas ce que je pourrais vous dire de plus.
L’homme s’approcha et avoua discrètement qu’il s’agissait d’une odieuse machination. Des notables avaient ourdi une conspiration contre lui, beaucoup de monde le savait, certains gardaient le silence allant même jusqu’à s’en délecter car Antoine ne s’était pas attiré que de la sympathie.
- De simples ouvriers jaloux de votre notoriété ont déjà témoigné… que pourrait faire un simple agent comme moi pour empêcher ces horribles choses de se produire, demanda-t-il, j’ai honte de ce métier.
Antoine se contenta de sourire. Tout cela, il le savait et depuis longtemps.
Le policier parlait à voix basse d’un air embarrassé.
- Alors, monsieur Antoine, il faut tout tenter pour vous sortir de cette embrouille, tout mettre en œuvre afin de disposer le tribunal en votre faveur et je voudrais vous aider – il regarda de nouveau sur les côtés -  Ils veulent que nous parlions du tronc, celui que des adeptes ont placé dans votre cabinet malgré vos protestations. Il contenait peu d’argent, je peux en témoigner, celui que les plus riches y déposait et qui devait servir à aider les plus pauvres, n’est ce pas ?  Alors, il faudra leur dire. Et ces nombreux malades que vous envoyez chez les médecins, est-ce votre faute si ces braves gens ne s’y rendent pas ? Non, puisque tout le monde sait que personne n’a jamais eu confiance en eux !
- Vous êtes un brave homme, répondit Antoine. Votre tache d’aujourd’hui aura été une bien pénible épreuve.
Les yeux de l’agent se troublèrent.

Antoine fut convoqué … les mois passèrent…Le jour du jugement, il régnait une ambiance étrange La chaleur était étouffante en cette matinée de juin. Il n’y avait pas de vent. Tout semblait figé dans un silence religieux. Les cafés qui ceinturaient la Place Saint-Lambert étaient déserts. Même les écuries étaient vides. Le Palais de Justice semblait plongé dans le mutisme. Le procès avait vidé la ville de ses habitants. Aux alentours, les toits se découpaient d’un ciel violacé comme des accessoires de théâtre avant une représentation. Un orage se préparait. Cette pénombre soudaine où s’aventurait par moment un timide rayon de soleil ravivait davantage les couleurs de quelques façades. Une foule bigarrée grouillait autour des petits parcs fleuris qui garnissaient les cours intérieurs du palais. Certains patientaient à croupetons le long des murs, d’autres se regroupaient devant la porte de la salle d’audience où d’anciens patients d’Antoine parlaient de leurs guérisons.
- Je souffrais de troubles du tube digestif, dit un jeune homme de 23 ans. Puis ça s’est transformé en gastrite chronique avec dilatation de l’estomac. Toutes les prescriptions des médecins ne faisaient que palier les douleurs atroces que j’endurais sans jamais me guérir.  Les années passèrent, mon état ne fit qu’empirer, j’appelais la mort quand ma tante me conseilla d’aller chez monsieur Antoine. Il posa simplement la main sur mon front en me demandant de penser à lui… Toujours est-il que je retrouvai le calme de mes nuits, mes nerfs se détendirent et trois mois plus tard, mon estomac fonctionnait normalement. Aujourd’hui, je digérerais des pierres !
- Moi, j’ai retrouvé l’usage de mes jambes, confia un autre un peu plus âgé. Je n’ai même pas pris la peine d’en parler aux médecins !
- Il m’a guéri de mon eczéma instantanément, clama un autre en montrant fièrement ses bras.
- Et moi, il m’a expliqué qu’en mangeant trop, le gaz produit par ces excès entraînait une hernie. J’ignore comment il le savait : je ne suis même pas gros… J’ai quand même freiné mon appétit et ma hernie n’est jamais réapparue !
- Je n’étais pas malade, confia une dame coiffée d’un large chapeau fleuri. Il m’a réconforté alors que j’étais dans la peine et depuis, une joie secrète irradie mon cœur chaque fois que j’élève ma pensée vers lui.
Un cri provenant du couloir l’interrompit soudain.
- Le maître arrive, s’exclama une femme.
Une rumeur s’éleva faiblement à mesure que s’approchait un groupe de personnes endimanchées. Ils marchaient avec dignité entourant un homme nu-tête qui portait une barbe et de longs cheveux gris noués par un ruban noir. Les traits de son visage étaient émaciés mais son regard n’avait rien perdu de son éclat. Il était vêtu avec simplicité d’une redingote noire entièrement boutonnée. Un attroupement se forma aussitôt autour du Maître qui entra directement dans le prétoire.
Les adeptes très sobrement vêtus s’installèrent au premier rang. Leur attitude digne et respectueuse intrigua les avocats peu habitués à tant d’émotion et de rigueur. Chacun avait revêtu ses plus beaux habits oubliant pour un moment les châles, jupons en percale, tabliers en calicot ou sarraus bleus. Quelques dames froufroutantes en robes de soie et chapeautée de plumes d’autruche dénotaient avec leurs rabats en dentelles de Bruges. Toutes ces teintes illuminaient la foule d’un éclat inhabituel. Quelques raffinées agitaient nerveusement leur éventail car il régnait une chaleur étouffante malgré les fenêtres largement ouvertes. Le ciel violet se couvrit tout à coup pour se transformer en une masse opaque plongeant le prétoire dans la pénombre. Le regard de Catherine venait de se perdre dans le vide comme après un trop long effort de concentration. L’amie qui lui tenait la main la vit tout à coup blêmir en se rappelant les terribles angoisses du précédent procès : « J’ai parcouru tous les articles de la loi, répétait sur un ton lancinant une voix intérieure. S’il se rend seul devant ses juges, il court à sa perte – la voix résonnait dans sa tête, lugubre et lancinante – à sa perte… à sa perte…» Elle avait aussitôt joins les mains, refusant de se laisser envahir par le doute. Ce terrible combat qui se déroule souvent au plus profond de l’esprit des êtres appelés à de hautes tâches n’a donc jamais de fin… Jamais ce maudit tourment ne lui avait semblé aussi puissamment destructeur qu’aujourd’hui.
Soudain, elle se rappela que quelques jours avant le premier procès de 1901, c’est ce même doute qui l’avait entraîné à demander en secret l’avis d’un adepte dont le fils était avocat. Bien que celui-ci ne se soit guère montré encourageant, Antoine en était quand même sorti vainqueur. C’est alors que son visage se détendit à l’idée qu’un tourment en appelait inévitablement un autre et qu’il suffisait de lui opposer son contraire pour le résorber.
- C’est impossible, dit-elle subitement à voix haute. Elle se détourna ensuite, la main devant sa bouche comme pour s’excuser. Ses yeux brillaient d’une ferveur étrange, la foi qui soulève les montagnes.
- Rassurez-vous, dit-elle en serrant légèrement à son tour la main de son amie, tout va bien, ma fille. Dieu n’abandonne pas ses enfants. Ce serait commettre la pire des fautes que douter de lui en ce moment.
Le banc de la défense était vide. Antoine se défendrait seul face à ses accusateurs, des fanatiques dévorés par l’ambition.
Le but qu’ils poursuivaient consistait à obtenir la peine de prison la plus lourde pour homicide ou blessure par imprudence et de se constituer ensuite solidairement partie civile, une sorte de mort sociale pour avoir osé s’écarter de la sacro-sainte doctrine même si l’intérêt politique ne servait pas directement l’Etat. Cette fois, Antoine n’y échapperait pas. Son compte était bon. Il restait toutefois un point sombre au tableau : il fallait trouver des victimes, le plus possible et les rallier à leur cause, leur promettre qu’elles obtiendraient des dommages et intérêts en déposant plainte, soutenant ainsi la notion de préjudice moral. Par ailleurs, dénoncer était un moyen sûr de régler un différent pour ceux qui cherchaient à s’enrichir sans oublier les motivations politiques… Devenu la victime d’une chasse aux sorcières bureaucratisée, les chances d’Antoine d’en réchapper étaient minces même si l’on amendait plutôt que condamner à mort. Certains redoutaient peut-être qu’il ne provoque une invasion de limaces ou la stérilité des couples…
- Prions, sœur, murmura Catherine en fermant les yeux…
Un huissier apporta les dossiers.
Les visages se tournèrent d’emblée vers les juges drapés dans leur toge  rehaussée d’une hermine blanche. Le conseiller qui présidait l’audience ressemblait plutôt à en employé harassé par le travail de bureau. Tout chez lui était gris… par contre, la haine brillait au fond de l’œil de l’avocat général. Le regard qu’il avait l’habitude de lancer aux accusés en disait long sur sa personnalité mais ce n’était pas un jour comme les autres et il le sentait tout comme les magistrats liégeois qui, jusqu’à présent, surent raison garder. Aujourd’hui, il fallait juger un bienfaiteur que des envieux avaient lâchement dénoncé. Aujourd’hui se déroulait le procès d’un juste !
Il n’y eut aucun murmure dans la salle avant que la redoutable machine se mette en marche.
Antoine s’était recueilli, remettant son âme entre les mains du Tout Puissant pendant que les magistrats compulsaient une dernière fois leur dossier.
Jésus ne répondit rien à Hérode qui le relâcha, de même que le fit Pilate mais les grands prêtres du sanhédrin réclamaient sa tête. Ce jour-là, seules quelques âmes courageuses quittèrent le prétoire en se frappant la poitrine.  Que reprochait-on à Jésus sinon de délivrer un message d’espoir, de vérité, de guérir les malades. Tous ces dons ridiculisaient déjà les prêtres de l’époque. Leur haine et leur jalousie allaient propulser Jésus au supplice.
Antoine jeta un regard timide vers ciel qu’il entrevoyait par une fenêtre. Le soleil semblait s’être éclipsé. Sa condamnation les priverait d’un père. Or un bon père n’abandonne pas ses enfants. Cette raison était suffisante pour qu’il se défende contre la véhémence de ces accusateurs malgré les clameurs qui gagnaient en force.
- Vous exercez l’art de guérir, reprit le président pour la seconde fois. La voix criarde de l’avoué retira subitement Antoine de sa torpeur. Il nia la prévention et rappela brièvement les termes de sa déposition du 12 janvier :
- Je ne me rends pas à domicile. Les malades viennent vers moi. Il y a deux ans, j’ai été consulté par ma voisine dont l’enfant dépérissait malgré les soins coûteux des médecins. J’ai découvert la véritable cause du mal dont il souffrait. Cet enfant avait contracté des – il hésita – des habitudes vicieuses, comprenez-vous ?
- Comment saviez-vous que cet enfant pratiquait l’onanisme ?
- Je n’ai pas vu cet enfant. Sa maladie m’est apparue alors que sa mère me parlait. Il est guéri actuellement. Ses parents vous en fourniront la preuve si vous le souhaitez.
Le président ne s’en soucia pas et continua sur le même ton :
- Vous prescrivez des médicaments ou des remèdes quelconques ?
- Jamais. Ne croyez pas que ma doctrine est pessimiste parce que j’ai dit que la vie n’est que souffrance. Jamais je n’aurais osé le proclamer sans avoir le remède !
Le président promena un regard goguenard sur l’assemblée et dit d’une voix puissante :
-  Il n’y a pourtant pas que ça qu’on vous reproche !
-  Je leur ai appris à vivre libre, monsieur le président. Libre malgré leurs souffrances, leurs misères. Contrairement aux êtres avides, cupides, qui ne cherchent que le pouvoir…
Un moment de silence s’installa mais le président le rompit :
- Mais…vous faites bien des passes… et aussi sur les enfants, dit-on ? Il avait un sourire pincé. La question était piégée. Des cas de pédophilie existaient chez les curés ainsi que des attouchements chez les médecins…
Antoine hésita avant de répondre.
- Je vous écoute, insista le magistrat.
- Non, je sais par expérience que les malades peuvent très bien guérir sans être touchés. Il faut posséder la foi pour comprendre les mystères de la foi, monsieur le président…
- Expliquez donc vos propos pour que tout le monde comprenne. Reconnaissez tout de même qu’il faut faire de très longues études pour exercer l’art de guérir et que n’est pas donné à tout le monde…
-  Il n’existe aucun diplôme pour soigner l’âme, monsieur le juge.
- Lors de l’épidémie qui a frappé une partie de la population, n’avez vous pas soigné des … enfants ? Et même …beaucoup d’enfants ? J’ai, ici, devant les yeux des rapports de médecins légistes et cantonaux, qui, me semblent-il, ont l’air assez éloquents, pour ne pas dire, inquiétants…
Des témoins défilèrent ensuite à la barre. Le docteur Claes précisa les préventions retenues contre lui. Il connaissait les témoins, des pauvres gens naïfs, déçus, s’étant imaginé qu’Antoine allait pouvoir arranger tous leurs problèmes. Claes n’eut même pas à ruser pout inciter les témoins à charger Antoine qui leur avait reproché le manque de foi, l’égoïsme et leurs superstitions. Ils étaient donc venus exprimer leur rancœur pour se venger.
Un paysan, acheté par Claes, raconta qu’Antoine avait fait des passes sur son fils, qu’il avait confiance en lui mais son enfant en était mort… D’autres affirmèrent la même chose comme une litanie, une fable apprise par cœur, une supercherie si énorme que certaines personnes s’en indignèrent ouvertement dans la salle. Claes fit mine de les ignorer. Tout à coup, une dame arriva devant la barre, très impressionnée, jetant un regard de détresse autour d’elle. Claes l’encouragea à distance d’un signe de tête rassurant. Tout à coup,  la dame éclata en sanglot.
-    Non, je …je ne peux pas, monsieur le président, c’est trop me demander.
Le visage de Claes se décomposa.
-     Monsieur Antoine est un brave homme, reprit-elle malgré les signes de menace de Claes, le meilleur que je connaisse. Tout ceci est injuste. Mon enfant est mort, c’est vrai, mais Monsieur Antoine a tenté l’impossible. Même les médecins ne sont pas parvenus à le sauver. Le docteur Claes m’avait convaincue de venir à la barre… et j’ai accepté. – une rumeur s’éleva – j’aurais fait n’importe quoi… c’est alors qu’il m’a fait signer un papier alors que je ne sais même pas lire. Une de mes amies m’a dit tout à l’heure qu’il s’agissait d’une accusation grave contre Monsieur Antoine…  Sous le coup de la peine et dans la douleur, j’aurais accusé le bon Dieu tant j’étais révoltée mais aujourd’hui, Monsieur le président, j’ai l’impression d’être en train de faire le mal et je m’y refuse.
Les autres témoins adoptèrent la même attitude de repentir.
-    On vous reproche d’avoir soigné des enfants qui sont morts depuis, fit le président exacerbé par les événements…
-    Pourquoi n’appelez-vous pas à la barre les malades que j’ai guéris alors qu’ils étaient renoncés par les médecins ? – Claes quitta discrètement le prétoire – j’ai guéri des millions de personnes… j’en reçois quotidiennement des centaines ! Ce serait de l’égoïsme de ne pas remplir cette mission qui consiste justement à soulager l’humanité souffrante puisque j’en ai reçu le don !
Sa voix tonna dans la salle d’audience.
- Vous nous traitez d’hérétique parce que nous avons le pouvoir de guérir, s’exclama-t-il, mais c’est celui qui convoite le bien d’autrui ou qui porte un faux témoignage contre son frère qui devrait être jugé ici à ma place ! – Il se retourna brusquement vers le public et quelques témoins, le doigt levé comme pour appeler le ciel à témoin – Celui qui vole, tue, pille, détruit ou abandonne ses frères dans la misère après les avoir honteusement exploité, ceux dont le cœur est rempli de haine et de jalousie, ceux qui méprisent les autres par orgueil, ceux qui font le mal, ce sont eux  les parias que vous devriez condamner pour leurs fautes et non ceux qui aident les pauvres et tentent de soulager leurs souffrances !
Des voix s’élevèrent tout à coup en cascades dans le public venu assisté à l’audience alors que dehors, le tonnerre grondait.
- Et les curés qui tentent de soigner leurs fidèles ?  Est-ce légal, firent-elles avec ironie. Puis d’autres reprirent :
- Et ils ne possèdent pas de diplôme non plus !
Et d’autres encore :
- J’en connais qui fabriquent leurs remèdes eux-mêmes et qui les distribuent à leurs fidèles sans que personne ne les dénonce et qui font ensuite payer leurs prières !
- C’est bien vrai ça, entonnèrent-ils à l’unisson sous des nuées d’applaudissements.
La voix du président explosa aussitôt :
- Je rappelle une dernière fois au public que toute marque d’approbation ou d’improbation dans le jugement qui nous concerne sera sévèrement réprimée !
Le substitut requit la condamnation d’Antoine. Dans sa plaidoirie, il insista sur le fait qu’Antoine exerçait bel et bien l’art de guérir et qu’il l’avait même avoué publiquement.
-  Il faut que cela cesse, s’exclama-t-il, indigné. Que cela cesse une fois pour toutes !
Antoine protesta :
- Il y a cependant une chose d’extrême importante à signaler à la cour ! C’est un document que j’avais déposé dans le dossier, un arrêté destiné à m’épargner les tracasseries policières signé par le Maire et le commissaire de police. Ils m’autorisaient à recevoir les gens, chez moi, sans être importuné par la police ! Ce document est une preuve. Où est-il ? Pourquoi ne leur demandez-vous pas ?
Alors qu’une rumeur d’indignation s’élevait dans le public,
le substitut se leva à son tour pour hurler, fou de colère :
- Il n’y a pas un mot de vrai dans cette allégation, Monsieur le Président ! Ce document n’existe pas ! En voilà assez !
Des cris d’indignation résonnèrent sur les gradins, dans le fond de la salle :
- Escamoter une pièce d’un dossier est une violation des règles déontologiques !
- Il y a exercice illégal de la justice !
- C’est un scandale ! Une machination !
- Le christ aussi a été torturé par la justice, comme un hérétique par les tribunaux laïques de l’inquisition ! Sommes -nous au moyen-âge ?
Le regard du président courut nerveusement sur l’assemblée puis croisa furtivement celui d’Antoine. Le public se mit à frapper des pieds pendant que d’autres applaudissaient – du jamais vu au palais de justice.
Le Président déposa d’abord ses lorgnons et d’une voix perçante, lança :
- Silence ou je fais évacuer la salle !
Le calme revint aussitôt.
Le juge demanda les rapports signés par le docteur Peretz et constata avec stupéfaction qu’ils faisaient plutôt état de morts naturelles ne mettant nullement en cause la responsabilité d’Antoine.
- Des inondations et les épidémies font des morts chaque année et depuis longtemps, clama Antoine. En 1882, il y eut 29 morts de fièvre typhoïde puis ce fut la rougeole en 1883, la scarlatine en 1890 et cette fois on compta 110 morts ! En 1894, le choléra fit 60 victimes. 67 en 1900. On ferme les écoles, on envoie les enfants dans des familles et les médecins ne peuvent que constater les décès…  En 1906, ce fut la rougeole, la scarlatine et la fièvre typhoïde – Antoine s’interrompit un moment pour s’éponger le front -  Vous savez très bien que je ne suis pas responsable de ces malheurs publics ! Et la municipalité – elle qui m’avait autorisé par écrit à recevoir tous ces gens – qu’en fait-elle des rapports sur l’hygiène ? Rien ! Alors qu’il y a de graves problèmes d’épuration ! On ne répare même pas les digues, les berges parce qu’il s’agit des quartiers ouvriers. A peine un puits sur quatre fournit une eau à demi potable sans parler du lait qui transmet la fièvre typhoïde ! les eaux stagnent dans leurs caves, dans leurs jardins, avec des matières putrides et des déchets organiques… il faudrait drainer tout cela, projeter de la chaux vive sur les sols, dans les cours, partout et l’on ne fait rien ! – le visage d’Antoine s’empourpra sous l’indignation -  Tout cela, Monsieur le Juge, il faut tout de même qu’on le sache car des gens e meurent !
L’avocat général en profita pour prononcer son réquisitoire. Il analysa ensuite le texte de la loi de 1818 qui punit l’exercice illégal de l’art de guérir puis passa à l’article 18 qui parle de « l’art »… L’orateur exposa ensuite sa longue doctrine et la jurisprudence en la matière puis ajouta :
- Il n’est pas défendu de guérir ; ce qui est défendu c’est d’en exercer l’art. Or la caractéristique de celui-ci est la prescription d’un remède, d’un traitement, d’une opération, alors qu’Antoine se borne à dire : «  Ayez la foi, je vous guérirai ! ».
Il marqua un léger temps d’arrêt.
-  Qualifiez de ce que vous voulez ceux qui croient en lui, fit-il, mais reconnaissez qu’il n’exerce pas l’art : Il le supprime et agit en thaumaturge !
Il se retourna ensuite vers la cour et adressa sa conclusion d’une voix ferme qui sonna dans tout le prétoire :
- J’estime que la cour doit l’acquitter !

Les débats étant clos, le tribunal annonça qu’il prononcerait son jugement ultérieurement. Tous se pressèrent autour d’Antoine, une foule bigarrée l’acclamait, l’encourageait. Des bouquets s’agitaient au-dessus des têtes comme s’ils flottaient jusqu’à lui.  Catherine ne lâchait pas sa main. Elle était là, à ses côtés, comme au premier jour, dans l’épreuve mais aujourd’hui n’était pas un jour comme les autres. Antoine savourait enfin une victoire, le triomphe du bien sur le mal et tenait à le faire partager à celle qui l’avait soutenu tout au long de sa vie.
- N’oublions jamais ce moment, avait-il murmuré à son oreille en passant sous le long portique puis la foule les happa dès qu’ils se retrouvèrent dans la grande cour. Des parapluies se déployèrent aussitôt autour d’eux, chacun se disputant l’honneur de les abriter mais l’orage venait de se dissiper et bientôt la pluie cessa de tomber. L’essaim se reforma alors sur les pavés luisants et encore humides puis s’étira vers la gare en un long cortège. Quelques adeptes évincèrent avec courtoisie les journalistes qui les assaillaient depuis la sortie du tribunal. Quelques mois plus tard, un 22 octobre, la cour confirma le jugement de première instance et prononça son acquittement.

Le procès s’était déroulé comme par enchantement, sans incident. D’autres y auraient perdu dignité, liberté et respect d’eux-mêmes mais Antoine avait quitté le prétoire en vainqueur, auréolé de gloire, comme le prophète investi d’une mission surnaturelle.
Il avait prédit que la cour ne le condamnerait pas. Le porte-parole des Dieux reçoit le don de thaumaturgie, échappe à l’opprobre de ses détracteurs et aux railleries des médecins. Dans le vocabulaire religieux, le terme mission signifie qu’un rédempteur possédant le don de thaumaturgie a été accrédité pour apporter aux hommes les clés de leur propre esprit, afin qu’ils se libèrent d’eux-mêmes et découvrent le véritable bonheur, la paix.
La conjoncture sociale l’avait donc ainsi façonné malgré elle, en le soudant à jamais au genre humain qui allait entendre son message. Certes, l’élu savait qu’il le propagerait à ses risques et périls malgré la détermination des fidèles à le protéger car le coup décisif porté aux ennemis ne les avait pas tués pour autant et la bête menaçait à tout moment de quitter son antre
Le temps des Vignerons était désormais révolu, entraînant avec lui le spiritisme et les anciennes contraintes telles que statuts, cotisations et cérémonies.
Devenu le médiateur entre Dieu et les hommes, Antoine fut chargé de leur révéler la parole divine et la maison des Quatre-Ruelles devint un véritable temple avec une grande tribune adossée à un mur entièrement peint en noir où chacun pouvait lire en entrant un texte en lettres blanches : «  Un seul remède peut guérir l’humanité : la foi; c’est de la foi que naît l’amour : l’amour qui nous montre dans nos ennemis Dieu Lui-même ; car ne pas aimer ses ennemis, c’est ne pas aimer Dieu ; car c’est l’amour que nous avons qui nous rend digne de le servir ; c’est le seul amour qui nous fait vraiment aimer parce qu’il est pur et de vérité. »
Tel était le premier message d’Antoine adressé au genre humain, un message d’inspiration religieuse d’une remarquable profondeur mais dont l’essence échappait encore à beaucoup d’adeptes. A partir de ce jour le Maître monta à la grande tribune chaque dimanche afin de révéler la vérité, expliquant, répondant aux milles questions avec une patience d’ange. Une fidèle maîtrisant la sténographie avait pris place sous la tribune et prenait des notes.
Une paix immense se dégageait du Maître plus radieux que jamais. Il se tenait debout malgré ses épaules voûtées, impressionnant, sanglé dans une longue lévite noire. Sa longue chevelure et sa barbe immaculée se détachaient dans la pénombre de la salle. Catherine était assise en contrebas, drapée elle aussi dans la robe noire. Les brides de son bonnet à ruche encadraient un visage marqué par les peines mais où se lisait une douceur infinie, une patience à toute épreuve.
Il émanait d’eux une sorte de puissance rassurante qui consolait comme s’ils appartenaient à un autre temps… un temps où les rois n’avaient ni trône, ni sceptre mais un amour immense pour leur peuple qu’ils considéraient surtout comme leur propre enfant et c’est ainsi qu’Antoine et Catherine considéraient tous ces braves gens qui remplissaient aujourd’hui le temple de Jemeppe. On voyait alors tous les regards converger sous la même impulsion vers le sommet de la grande tribune pour écouter la révélation. Sa voix s’élevait, touchante et un peu voilée, abandonnant un léger écho.
- Il faut se tourner essentiellement vers l’esprit et non plus vers la matière, disait-il, car l’enseignement est intérieur. Si vous vous en pénétrez et le pratiquez correctement, alors vous deviendrez vraiment mes enfants. » Après ce moment solennel, Antoine s’était recueilli un bref instant puis avait élevé lentement les mains vers le ciel comme pour appeler à lui cette énergie mystérieuse responsable de tant de merveilles et lorsque ses mains se soudèrent de nouveau l’une à l’autre, chacun sentit qu’un processus transformateur venait de s’opérer en lui. Le Père étendit alors la main droite, l’imposant à l’assemblée entière regroupée quelques mètres plus bas, sous ses pieds, comme pour la bénir. Ce lundi de Pâques 1910, Les fluides se répandirent mystérieusement dans un silence religieux sur plus de quinze mille personnes. Tous pouvaient désormais entrer dans le temple à toute heure du jour ou de la nuit et se recueillir sur les bancs, face à la grande tribune.
Depuis sa maladie, le Père n’apparaissait plus que le dimanche et ne quittait que rarement son temple.

Le long combat contre les ténèbres venait d’atteindre son paroxysme mais la bête qui dirigeait les hommes refusait de se rendre. Il la sentait perpétuellement à l’affût de la moindre faille cherchant à faire crouler l’édifice qu’il avait mis si longtemps à construire pour libérer les hommes de la souffrance.
- Vous n’aviez encore jamais parlé du diable, Père, lui demandaient parfois des adeptes qui ne comprenait pas ses propos.
- Le mal gouverne le monde des tourments qui asservit les hommes, mon fils. Il règne sur eux comme un général satrape à la tête d’une gigantesque armée. La matière est la bête, l’argent, le pouvoir qui donne raison au riche et condamne le pauvre car le droit s’achète et donne raison à celui qui fait le mal… la vanité, la jalousie, la convoitise, le crime… La bête possède autant de têtes qu’il faut trancher l’une après l’autre afin de découvrir enfin le véritable sens du mot paix… et surtout demeurer vigilant car les tourments sont interdépendants. Si l’un d’entre eux s’installe en vous, mes enfants, il en appellera d’autres et votre vie intérieure deviendra un enfer. Voilà pourquoi cette guerre ne prendra fin que lorsque le mal sera terrassé.
- Mais… Si vous terrassez cette bête, quel mal pourrait-elle encore nous faire ?
- Elle vit chez les autres – il esquissa un geste évasif puis son regard s’illumina et il ajouta :
-  Bientôt, je vous transmettrai un nouvel enseignement.
Ceux qui s’occupaient de l’impression de l’œuvre et de sa diffusion protestèrent sachant que le Maître avait vendu quelques maisons au profit de la propagande de son œuvre. Ils ne souhaitaient pas qu’il continue dans cette voie.
- Ne vous inquiétez pas pour l’argent, Père, ajoutèrent-ils. Nous prendrons à nos charges les nouvelles dépenses de l’imprimerie.
Il les rassura.
- Je sais, mes enfants, mais là n’est pas la question. Depuis que Mère et moi avons détruit en nous la matière, nous avons tous deux atteint un fluide beaucoup plus éthéré, plus pur et les voix intérieurs qui me parviennent maintenant beaucoup plus distinctes m’incitent à me retirer- il poussa un léger soupir avant de reprendre :
- C’est pourquoi je vais m’éloigner de vous un certain temps. Mère en a compris la nécessité.
Les adeptes réunis autour de leur Maître accueillirent son message avec étonnement. Il les rassura.
- Je me retirerai dans la petite maison au fond du jardin. Mère apportera ma nourriture.
Un lourd silence s’installa parmi eux puis on frappa à la porte. La dame huissier entra et déposa un plateau chargé de tasses de café.
Tout à coup, le Père posa la main sur un disciple et se pencha vers lui.
Son visage reflétait une froide détermination.
- Ecoutez bien, dit-il, il faut détruire les anciens livres.
- Mais, bégaya-t-on, il y en a des milliers.
- Il faut tout brûler. Dorénavant, nous cesserons de colporter de façon à laisser le monde venir à vous.
La voix d’Antoine était faible, sourde.
Il eut un geste bref de la main comme mû par une inspiration soudaine.

-Mes enfants, leur confia-t-il, j’aimerais tant vous faire comprendre ces choses si terribles que je suis chargé de vous révéler – Antoine était troublé et parlait avec embarras, cherchant ses mots avec peine -  cette …bête féroce est un redoutable adversaire… capable de séduire les plus fragiles sous le masque du bien, de la beauté, de la facilité mais il ne flattera que nos sens, encourageant nos vices, provoquant des sensations, entretenant vos faiblesses et c’est ainsi que beaucoup se rallieront à son camp pensant s’être approché de Dieu. La vie – il aspira – devient alors un combat de chaque instant mais au bout de ce chemin vous attend la paix et le salut de votre âme…
La jeune femme faisant fonction d’huissier essuya ses yeux remplis de larmes et débarrassa la table. Antoine demeura seul un long moment devant la fenêtre, le regard perdu parmi les jardins en pente et les épaisses fumées blanches des feux de jardins qui envahissaient le quartier. Des enfants activaient les braises avec un long manche et faisait cuire des pommes de terre, des étincelles jaillissaient en s’élevant vers le ciel. Ils jouaient à la crompîre, une pomme de terre au bout d’une fourchette dont chacun devait ôter un morceau à l’aide de son couteau. Celui ou celle qui faisait tomber le tubercule, devait manger ce qui restait sur la fourchette.

Dans le ciel, quelques nuages blancs semblaient s’être arrêtés. Antoine s’en détourna, comme à regret, les trais du visage à nouveau assombris par les souvenirs.
Après tant d’années, un regard suffisait à se faire comprendre. Catherine devina par empathie que le fardeau devenait trop lourd. Elle l’invita à se confier.
J’étais soldat à l’époque. Nous étions partis en manœuvre. Il y avait de la brume. On n’y voyait pas à dix mètres – conditions idéales pour préparer des soldats à la guerre même si les cartouches étaient à blanc.
Nous étions disposés en deux rangs et nos fusils dépassaient la tête des soldats qui nous précédaient. J’étais dans le rang de derrière, avec les plus grands, juste à côté de Rudy, un meneur flamand qui martyrisait les nouvelles recrues. Ce manège durait depuis le début de leur incorporation. Il attendait sans doute le moment propice pour une nouvelle plaisanterie de mauvais goût et j’ignorais qu’il m’avait choisi ce jour-là. Le premier chef passa ensuite dans les rangs, vérifia la position correcte des armes, corrigea quelques unes puis se replaça en serre-file à côté du peloton. On distinguait à peine les ombres bleuâtres du peloton qui manœuvrait à l’autre bout de la prairie car la brume se levait très lentement. Ensuite, le capitaine s’écarta du champ de tir puis s’écria d’une voix sèche :
- En joue !
Rudy me donna un coup de coude. C’est à ce moment qu’une détonation claqua. On entendit l’écho se répercuter dans toute la vallée. Je revois les corbeaux quitta les arbres au fond de la prairie…Les hommes s’agitaient dans la panique. Le premier chef n’avait jamais rien vu de pareil en vingt-cinq ans de carrière.
Une estafette accourut aussitôt annonçant la mort d’un soldat…
On m’emmena au cachot comme un criminel…
Après l’accident, les parents étaient venus rendre visite au défunt, un jeune flamand …. Ses frères étaient présents. Ils avaient le visage fermé. L’un d’entre eux, le plus âgé, m’avait lancé un regard haineux.
L’armée n’ayant rien retenu contre moi, l’état-major classa l’affaire et me libéra. Ce jour-là, un jeune homme d’aspect assez rustre attendait devant la gare avec un sac sur l’épaule. Dès qu’il me vit approcher, il me fit comprendre dans un français approximatif qu’il cherchait à rejoindre la caserne. Je ne lui demandai pas son ordre de marche, persuadé qu’il s’agissait d’une nouvelle recrue. A peine entré dans une ruelle, trois malabars armés de gourdins me ceinturèrent. J’étais pris au piège dans un cul de sac. Je ne les connaissais pas. L’un d’entre eux avança vers moi en hurlant des menaces en flamand. La haine avait rougi ses yeux. Il écumait de rage comme une bête.
- Tu as tué mon frère, hurla-t-il en me poussant violemment.
Un coup de pied m’envoya rouler dans les poubelles quelques mètres plus loin. J’entendais un sifflement strident dans les oreilles. Des éclairs aveuglants me déchirèrent le crane. Je secouais la tête comme pour chasser les milliers d’étincelles qui jaillissaient devant mes yeux quand un deuxième coup dans le foie me fit presque perdre connaissance. C’est alors qu’une ombre se profila un peu plus loin, un vieillard de petite stature armé d’un fusil de chasse se tenait dans l’embrasure d’une porte. A la première détonation, ils prirent la fuite.
Ses longs cheveux blancs et sa barbe en broussaille lui donnaient un aspect biblique.
- Suis-je mort, demandai-je.
- Pas encore, avait répondu l’apparition, tu n’es pas prêt !
Je repris connaissance sur un grabat dans une petite pièce aux murs chaulés.
L’homme ôta un épais cataplasme. Les ecchymoses avaient disparus mais la peau était d’un rouge flamboyant. Il m’examina le ventre en le palpant par endroits ce qui m’arrachaient chaque fois un cri de douleur ensuite il déposa un nouveau cataplasme. Il dodelinait de la tête.
- Tu t’en tires à bon compte, fils, mais il faut que tu restes encore allongé. Je crains que ces douleurs-là ne t’abandonnent jamais…
Il demeura un long moment assis à mon chevet la main posée sur mon front, récitant des prières de sa voix rauque.
- Regarde, fils, dit-il en montrant la porte. Ta véritable vie commencera dès que tu auras franchi cette misérable porte et elle prendra fin lorsque tu l’a franchiras de nouveau dans l’autre sens – il me prit la main – ce qui est écrit par la main de Dieu, nul ne l’effacera…
- Cela veut-il dire que la mort m’attend derrière cette porte ?
Le vieillard éclata de rire.
- Un autre, semblable à celle-ci, qui sait – il eut un geste évasif – mais seulement quand tu seras vieux et que tu auras accompli ce que l’on exige de toi là au-dessus…
Le vieil homme avait abandonné sur la table une gravure représentant le christ guérissant un enfant dans les bras de sa mère. Je ne m’en suis jamais séparé depuis. Elle est affichée dans le cabinet. Le vieil homme avait simplement écrit au verso : « Si Dieu t’accorde beaucoup dans cette vie, donne abondamment aux pauvres et reste fidèle à la vérité »…
Le regard de Catherine se chargea d’inquiétude.
- Et cette porte, l’as-tu…
Il prit aussitôt sa main dans la sienne pour la rassurer.
- Pas encore, dit-il doucement.
Antoine demeura silencieux, le regard lointain.
- Mon Dieu ! Vos plaies ne se sont donc jamais cicatrisées, dit Catherine d’une voix plaintive ; comme vous avez dû souffrir !
Le Père ne répondit pas. Ses yeux se voilèrent

Claes étant devenu un des personnages les plus riches du bassin liégeois, avait acquis plusieurs domaines tant pour défendre sa réputation que pour satisfaire à la fois son confort et son orgueil de médecin. Ce train de vie l’avait entraîné au-delà des limites des plaisirs raisonnables, au-delà des extrêmes qu’un homme simple de l’époque aurait eu bien du mal à imaginer mais il suffisait de lire en son cœur, de sonder son regard pour y deviner toute la misère du monde, la détresse des âmes abandonnées. La force maléfique s’était alors déployée en lui avec la fougue d’une bête furieuse au pouvoir dévastateur, une bête qui le vidait lentement de sa substance vitale. Son hôtel particulier avait perdu sa splendeur et ce charme si rassurant propre aux grandes demeures du XVIIIème siècle. La poussière noire des houillères avait eu raison des façades, d’ailleurs les éléments semblaient s’être acharnés sur l’édifice tout entier en rongeant lentement le tuf, estompant ainsi les reliefs jadis si finement ciselés pour finalement transformer la demeure en un vulgaire mausolée.
Les petits jardins à la Française et les fontaines n’étaient plus qu’amas de vieilles pierres érodées, déchaussées et envahies par les ronces.
Le soir, la voix d’un domestique annonçait le repas comme dans une oraison funèbre et quelques instants plus tard un spectre surgi de l’ombre prenait place, seul, au bout d’une longue table. Par moments, le bruit d’une fourchette heurtant l’assiette ou le tintement d’un verre déchirait le silence oppressant de l’immense salle à manger puis la forme en peignoir chamarré disparaissait dans un bruissement de soie et retournait d’où elle était venue.
Dans ses rares moments de lucidité, Claes s’efforçait d’examiner les ravages que le temps et la luxure avaient abandonnés sur son visage. Le miroir lui renvoyait l’image d’un vieux libertin rongé par le vice et la débauche. Son air de grandeur avait disparu. Il passa la main dans ses cheveux épars puis la passa devant ses yeux rougis par l’alcool et demeura un long moment devant le miroir en se demandant si les voix lancinantes qui le harcelaient sans cesse n’étaient pas un signe avant-coureur de folie. Le vieux médecin vivait loin de tous, comme un lépreux, rejeté de la ville, hors des limites du temps.
Parfois, le vent ouvrait brutalement une fenêtre et agitait les battants qui claquaient jusqu’à ce qu’un domestique la referme et quand il n’y avait pas de vent, les plaintes s’élevaient quand même ainsi que des craquements insolites dans les meubles ou dans les planchers. Il croyait même apercevoir des ombres fugitives sur les murs. Elles ondulaient comme pour le narguer et disparaissaient soudainement dès qu’il s’en approchait. On l’entendait parfois pousser des hurlements en déambulant dans les couloirs vides et quelques instants plus tard, un petit bout de femme d’âge indéterminé s’empressait de descendre les marches du grand escalier. Elle avait cet air craintif et vulnérable typique aux gens de maison au service d’un maître tyrannique et puissant. On devinait un physique ingrat sous l’épais tablier qu’elle avait enfilé au-dessus de ses vêtements de nuit.
Sa voix fluette claironnait alors de loin :
- Voilà, monsieur, on arrive !
Claes était ivre et faisait les cent pas en titubant dans le hall et en grommelant des mots incompréhensibles. Dès qu’il aperçut la bonniche, il se dirigea droit sur elle.
- Où sont les autres, Gisèle ? rugit-il. N’ai-je pas appelé ? Je ne vois que vous – un rictus de mépris lui déchira le visage pendant qu’il criait :
- Faites-les tous venir ici immédiatement !
La bonne baissa les yeux et attendit un moment avant de répondre.
- Vous savez bien qu’il ne reste que moi, monsieur. Tout le monde est parti…même madame.
Le toubib poussa alors un long mugissement en prenant sa tête entre ses mains :
- Vous …vous m…mentez !  Et …et puisqu’ils ne veulent pas venir, je…je les fous tous dehors ! Qu’ils aillent crever en enfer !
Il haletait, à bout de souffle, le visage empourpré en fouillant du regard les alentours comme un chasseur à l’affût d’une proie puis, voyant que rien ne se produisait, il se recroquevillait dans sa douleur sans réagir à rien, même pas à la voix de Gisèle qui tentait de le rassurer. Elle s’approcha de lui en sollicitant son approbation mais il ne manifesta aucune réaction.
- Monsieur, s’exclama-t-elle. Il faut vous reprendre ! Il n’y a personne à part vous et moi, vous entendez ?
Les traits de Claes se détendirent alors subitement le figeant dans une attitude grotesque. Il la regarda d’un air hébété en répétant :
- Cela veut-il dire qu…qu’ils m’ont…abandonné… ?
- Vous les avez tous fichus dehors.
- Mais – et vous, alors ? – Pourquoi n’êtes-vous pas partie avec eux ?
- Il y a tellement d’années que je suis à votre service… je vous connais bien. Tandis qu’eux – elle eut un geste de dégoût – Et puis, s’exclama-t-elle, on ne fuit pas une épreuve, monsieur !
Claes émit un petit cri d’admiration en se laissant tomber lourdement sur une douillette.
- Ma parole, voilà que vous raisonnez comme les philosophes, à présent ! Dites-moi… feriez-vous aussi partie des adeptes de cet illuminé qu’on surnomme Le Père ?
La bonne hésita.
- Oh, rien ne vous oblige à répondre, Gisèle, mais… c’est que … depuis quelques mois – avant de me quitter – mon épouse se rendait constamment chez lui – il lui lança un regard soupçonneux – vous le saviez, n’est ce pas ?
Elle évita son regard.
- Peu m’importe, fit-il, plus rien n’a vraiment d’importance – il fit une courte pause avant de reprendre sur un ton amer :
- Elle prétendait que cet imbécile l’avait guéri de ses rhumatismes, pour me narguer bien entendu…
- Il n’est pas bon de parler ainsi, monsieur, dit-elle en croisant les mains.
Il poussa un long soupir.
- Après tout, vous avez peut-être raison, dit-il, les yeux perdus dans le vide. Demain, c’est dimanche, n’est ce pas, Gisèle ?
- Oui, monsieur, répondit-elle timidement.
- Quand le Père reçoit-il les malades ? Le matin ?
Elle acquiesça en opinant de la tête.
- Et bien – il retira une enveloppe d’un tiroir – vous lui remettrez ceci …Les instructions sont à l’intérieur.
- Pourquoi ne viendrez-vous pas, monsieur ?
Claes regarda dans le vide. Il avait l’air absent. Quand vous connaîtrez la vérité, vous m’abandonnerez aussi comme les autres…
- Venez, dit-elle en revenant timidement sur ses pas, là, tout est lumière, silence, amour…les souffrances du monde disparaissent. Nous avons l’impression d’abandonner notre fardeau un moment comme si le Père s’en chargeait à notre place. C’est étrange. – Moi non plus, au début, je ne voulais pas y croire. Une amie avait souhaité que je l’accompagne et le miracle s’est produit. Le Père m’a guéri de mes insomnies, de mes angoisses, de mes doutes. Il m’a rendu confiance en moi et depuis ce jour, j’y vais le plus souvent possible.
- Et bien, grommela-t-il en s’allongeant sur un divan, nous verrons demain si tout ce que vous m’avez raconté est exact. Maintenant, laissez-moi réfléchir à tout ça, seul… allez vous coucher.
A l’instant où il ferma les yeux, une sorte de grâce s’empara de lui. Il s’agit de cette bénédiction par laquelle les étapes de notre vie défilent devant nos yeux comme si l’on observait celle d’un autre. Les moindres détails surgissent alors des profondeurs de l’esprit sous l’effet d’une main invisible et défilent en saccades. Une foi nouvelle s’élabore cherchant à nous faire comprendre qu’une autre vie bien différente va bientôt commencer et que les pensées de regrets et de violence vont disparaître. Claes s’endormit bercé par cette douce paix et ne se réveilla pas.
Le lendemain, Gisèle remit la lettre dans les mains du Père.
Un bref message l’informait que le docteur Claes léguait la somme de cinq mille francs pour l’entretien et l’aménagement du Temple et un seul mot au bas de la page : pardon.

Jemeppe 1912

L’oeuvre d’Antoine avait atteint son paroxysme. Des nuées de fidèles débarquaient de partout par milliers. Des salles de lecture naissaient un peu partout. Hélas, sa santé déclinait. Depuis février, Il ne buvait que de l’eau et se nourrissait à peine d’un quignon de pain sur la journée. Les traits de son visage s’étaient fortement émaciés, il avait le geste lent, la voix sourde. Catherine devait parfois le soutenir lorsqu’il se déplaçait et chaque fois son cœur se serrait car il gémissait de douleur. Elle feignit de ne pas remarquer ses jambes et ses pieds gonflés.  Un jour toutefois, des adeptes constatèrent qu’il ne supportait plus les chaussures tant ses pieds étaient douloureux – il portait des sandales faites d’une planchette attachée par un lacet. La compassion se développa aussitôt dans leur cœur tandis que le doute et la peur envahirent les autres, redoutant sans doute qu’il ne les abandonne. Depuis peu, Catherine se rendait seule à la tribune. Les opérations particulières furent par la suite remplacées par des opérations générales les quatre premiers jours de la semaine, à 10 heures du matin.
Puis le printemps arriva et une nouvelle rumeur se répandit     : « Il  va mieux. Il a retrouvé l’appétit. Il est même sorti pour respirer un peu d’air et pense bientôt revenir au sommet de la grande tribune. »

Une Oldsmobile noire se gara devant le parvis du temple.
Les frères l’aidèrent à s’installer sur la banquette arrière, à côté de Catherine. Il admira le capitonnage en cuir des portières et l’habillage en grosses dentelles mais ce luxe apparent ne l’impressionna pas longtemps.
- Grâce à cette fabuleuse invention, les chevaux vont enfin pouvoir se reposer, murmura-t-il à l’oreille de Catherine, mais je ne me fais pas à l’idée de n’en voir aucun devant le conducteur.
La voiture roula lentement jusqu’au bout de la rue puis s’arrêta devant un cortège funèbre. La blancheur des gants du cocher ainsi que celle des rennes tranchait avec son haut de forme en soie noire et les draperies aux franges argentées qui recouvrait le corbillard. Des panaches et des lampes en métal blanc décoraient les quatre coins du toit. Quelques badauds s’arrêtèrent pour les saluer discrètement. Certains se découvrirent. Seul le ronronnement du moteur de la limousine et le martèlement des sabots résonnaient aux alentours.
- Cet homme devait sûrement être très riche, chuchota le chauffeur en regardant le long cortège d’hommes en gibus qui suivait l’attelage d’un air affligé.
- C’est Claes, glapit Catherine.
- Ben, il vous en aura fait voir celui-là…
- C’est bien vrai de dire que tous redeviennent égaux devant la mort, reprit le chauffeur.
- Nous ne sommes pas dans la vérité en parlant ainsi, mes enfants, fit Antoine, c’est vrai que ces gens ne nous portaient pas dans le cœur mais ce n’est pas une raison pour en parler avec mépris.
- Oh ! Regardez, Père ! dit Catherine. Cet homme qui suit le corbillard, n’est ce pas le docteur Peretz ?
Le Père se pencha légèrement pour regarder.
- Oui, dit-il, c’est heureux qu’il soit devenu maire…Sans lui, les politiciens n’auraient jamais réparé les égouts ni installé l’eau alimentaire dans les maisons…
Puis le cortège s’éloigna et la voiture reprit la route. Antoine admirait en silence le paysage qui défilait lentement.
- La dernière fois que nous avons vu ces arbres et ces haies sauvages, dit Catherine, c’était en 1907, on apercevait le sommet enneigé du terril au loin comme un gâteau saupoudré de sucre. Alors qu’aujourd’hui tout est redevenu vert. La nature renaît…juin est le plus beau mois de l’année… C’est celui de la renaissance…
La voiture s’arrêta un bref moment à l’orée du bois de la Vecquée puis obliqua vers un petit coupe-feu. Il se découpait dans l’ombre des frondaisons comme une porte lumineuse ouverte sur la forêt. L’Oldsmobile avançait en cahotant sur le chemin de terre pour disparaître bientôt comme absorbée dans cette embrasure lumineuse.
Il faisait un temps superbe. Un vent tiède agitait doucement les cimes.
Un frère quitta le véhicule en premier afin d’ouvrir la portière à Antoine.
Il aspira goulûment cet air qui lui manquait tant puis demanda à entrer dans la clairière.
Les deux frères l’aidèrent à s’asseoir sur une souche non loin d’un filet d’eau.
Catherine demeura silencieuse à ses côtés. Le soleil venait de disparaître derrière les nuages. Le vent se leva dans un frémissement d’herbe et de feuillages. Les deux frères s’étaient éloignés par respect pour leur intimité. Après de longues minutes, Antoine leva les yeux vers le ciel observant les nuages qui se formaient en visages furtifs puis s’étiraient en s’effilochant.
- Rien ne dure, pensa-t-il en observant de jeunes pousses et des digitales. Il les effleura de la main,  et pourtant la vie est éternelle.
A ce moment, un frisson lui parcourut le corps.
- Rentrons, dit tristement Catherine …
Le chauffeur ôta son caban et le déposa sur les épaules du Père en tapotant doucement ses épaules, comme pour y faire entrer un peu de chaleur.
Quelques instants plus tard, l’automobile quittait le bois et reprenait la route. Antoine demanda à s’arrêter plusieurs fois pour admirer les bois et les champs de seigle qui s’étendaient à perte de vue.
- Mes enfants, dit-il sur un ton plaintif en posant sa main sur l’épaule de Catherine, j’ai froid…
Catherine prit alors sa main dans la sienne. Elle était glacée. Tous échangèrent un regard chargé d’inquiétude car il faisait assez bon pour la saison malgré le ciel nuageux.
- Arrêtez-vous, ordonna-t-elle subitement au chauffeur. Il obtempéra aussitôt et se gara sur l’accotement. Quelques instants plus tard, il leur apporta des couvertures.
- J’en ai toujours avec moi, confia-t-il. Elles me viennent bien à point en hiver, pour les passagers qui redoutent les courants d’air. Ca devrait le réchauffer.
Ils l’emmitouflèrent avec d’infinies précautions. Le vénérable vieil homme se tenait recroquevillé sur lui-même en claquant des dents. Il tenta d’esquisser un sourire pour rassurer sa compagne, ses yeux se plissèrent légèrement puis il les détourna afin de ne pas trahir sa détresse, son désarroi.
Elle s’approcha de son visage et chuchota :
- Vous savez bien qu’il est inutile de me cacher quoique ce soit, n’est ce pas ? – il ne répondit pas – il y a longtemps que les mots sont devenus inutiles entre nous…
Le Père se tourna lentement vers elle.
- Je ne parviens pas à me réchauffer, dit-il faiblement, et ceci malgré tous vos bons soins.
- Il y a quelques maisons là-bas. Nous entrerons quelque part.

Le chauffeur entra dans l’auberge et fouilla la pièce du regard à la recherche d’un appareil de chauffage.
- Pourriez-vous l’allumer, demanda-t-il en tapotant sur un fourneau.
L’aubergiste s’approcha en essuyant ses mains sur son tablier puis jeta un rapide coup d’œil par la fenêtre.
- Faire du feu en plein mois de juin, fit-il d’un air graveleux, vous voulez rire ?
L’adepte lança un dernier regard désespéré vers le foyer puis quitta la gargote.
- Du feu à cette époque de l’année, gueula l’aubergiste, vous n’en trouverez nulle part !
-  C’est pitoyable, dit-il en se retournant, ils nous croient malades, à moins que ce soit à cause de nos vêtements noirs…
Catherine hocha tristement la tête.
-        Il y a d’autres chaumières le long de cette route. Les habitants peu habitués à ce manège se tenaient sur le seuil regardant avec méfiance la voiture qui roulait au pas. Après plusieurs vaines tentatives, les frères étaient en rage.
- Ils nous regardent comme si nous étions des pestiférés, s’exclama-t-il avec indignation. Notre bon Père en a soigné tout au long de sa vie des gens de la sorte sans jamais rien leur demander en échange. Et maintenant qu’il a besoin d’eux – il martela ses mots -  pour la première fois de sa vie, ils refusent de l’aider ! Il s’arrêta soudain, honteux de s’être emporté, demanda pardon d’avoir vu le mal mais le vieil homme insista avec une vivacité inattendue pour qu’il continue :
- Il y a d’autres auberges, plus loin…
La voiture roula vers Nandrin puis s’arrêta de nouveau dans un hameau surnommé les Quatre-Bras. Le Père grelottait, toujours recroquevillé sur lui-même, le visage exsangue. Catherine lui massait les mains en soufflant dessus…
- Là, dit-il tout à coup avec une vive émotion !
Le visage de Catherine s’assombrit en apercevant la petite porte d’un hôtel aux murs chaulés. Quand au début de la vie, une porte s’ouvre devant l’homme appelé et le sauve d’un péril, il accomplit par la suite sa mission. Si, parvenu à la fin de sa vie, cette même porte s’ouvre de nouveau et lui permet d’échapper à la mort, il ne s’agit que d’une rémission…
La prédiction du vieillard, se dit Catherine qui refoula aussitôt cette pensée par une courte prière. Mais l’étrange prémonition qui venait d’envahit son cœur se transforma en un courant glacial.
La tenancière les accueillit chaleureusement en souriant comme si elle les connaissait depuis toujours, comme si elle les attendait. Dès qu’ils furent entrés, elle appela un domestique et l’envoya chercher du bois sec pour allumer le feu. Trois minutes plus tard, un garçon de ferme au teint rougeaud déposa un fagot dans l’âtre tandis qu’elle disposait quelques chaises devant la cheminée.
- Ah ! Je me réchauffe, dit aussitôt le Père. Chacun sut qu’il reprenait vie et que nulle autre joie n’était supérieure à celle de recevoir un peu de chaleur humaine.
- Je reprends vie, ne cessait-il de répéter.
Catherine acquiesça en l’enveloppant d’un regard d’amour alors qu’il lui prenait la main. Une heure de paix et de bonheur s’écoula sans que personne ne prononce une parole.
Le Père rompit le silence qui venait de s’installer :
- Bénis soient nos hôtes, mes enfants, car ils se sont montrés bons, compatissants et remplis de cet amour universel si rare. Ils nous ont secourus sans rien demander en échange. Que cette flamme-là, fit-il en les regardant avec insistance, ne s’éteigne jamais en vos cœurs.
La voiture traversa ensuite de larges parcelles cultivées parsemées de bosquets verdoyants et de petits hameaux puis entama la longue descente sur les chemins cahoteux qui les ramenaient au temple de Jemeppe. On découvrait des hauteurs du plateau tout le bassin industriel de Seraing, les usines Cockerill dans l’ancienne résidence d’été des Princes- Evêques qui n’avaient jamais cessé de tourner depuis 1817 et dans le fond parmi les hautes cheminées et les toitures noirâtres, les installations d’Ougrée-Marihaye. Aux pieds de la colline, un long convoi s’époumonait en recrachant de la vapeur, une procession de chalands glissait lentement sur le fleuve…
Puis la voiture traversa la rue principale de Jemeppe croisant au passage quelques trams et des automobiles qui défilaient en pétaradant. On entendait pester les passants contre les gaz malodorants de ces maudits véhicules à moteur qui les obligeaient à s’entasser sur les trottoirs et beaucoup regrettaient amèrement le temps des fiacres et des charrettes à bras.
Catherine observait le visage du vieil homme qui se crispait au moindre mouvement. Cependant, il ne s’était jamais senti aussi proche de ses enfants qu’aujourd’hui. Que pouvaient représenter sa douleur comparée aux souffrances morales de tous ses fidèles ?
Il était devenu vieux et avait échappé à la misère tandis qu’eux avaient souffert tout au long de leur vie. Sitôt devant la porte d’entrée, il jeta un coup d’œil sur les petites maisons qui s’alignaient toutes semblables les unes aux autres … Seule la façade du temple dépassait la crête des toitures.

Antoine ne trouva pas le sommeil et passa la nuit à corriger les dernières fautes avant le tirage. Lorsque Catherine entra dans la chambre, elle le trouva assoupi. Il avait la physionomie d’un bon pasteur, une sorte de Christ aux traits fortement altérés mais qui avaient gardé leur pureté. Catherine vint s’asseoir à ses côtés en prenant soin de ne pas l’éveiller. Elle eut envie de caresser le visage cireux mais elle retira doucement sa main et la joignit à l’autre en une longue prière silencieuse.
Il vécut très sobrement les derniers moments de sa vie, en reclus et dans le recueillement constant, se nourrissant à peine.
La justice ne se préoccupait plus de lui ni de ses activités depuis longtemps bien que les ignorants bafoueront toujours les commandements, méprisant l’interdiction de juger les justes … Toutefois, la cabale dont Claes s’était fait le jouet se retourna contre lui, vidant son cabinet puis la maladie le frappa et il dépérit comme un vieux héron au bord d’un lac sans poisson. Le mal qu’il avait fait à Antoine lui avait été retourné comme de la poussière lancée contre le vent. Sachant que sa vie ne serait qu’un enfer permanent de souffrance et de déchéance, Dieu ne l’abandonna à son propre châtiment, rongé par ses mauvaises actions comme le fer par la rouille. La domestique avouera plus tard que Claes s’était donné la mort d’une balle en plein cœur. Le vent soulevait les pages d’un quotidien éclaboussé de sang. Il titrait que Peretz avait repris le flambeau. Claes ne le supporta pas.
Si la science méritait une place au pouvoir comme le prétendait naguère le président Steen, c’était bien à un homme tel que Peretz qu’elle revenait, à un praticien dépourvu de cupidité. Malgré son mode de vie bourgeois, il avait toujours gardé des goûts simples et des habitudes modestes. Toute sa vie, il avait aspiré à la dignité et grâce à lui, l’horizon de la médecine s’élargissait enfin. A défaut d’un dispensaire, Peretz créa une clinique en souvenir d’Antoine qui devint rapidement un lieu privilégié de soins spéciaux. Les épidémies ne perturbèrent plus la vie des citadins en créant partout l’effroi. Il fit ensuite démolir les taudis pour aérer les quartiers et chasser les odeurs de déjection chassant par la même occasion les poux, les rats et les corbeaux.
- Le docteur Peretz est pratique, prudent et sage. En politique, c’est un homme comme cela qu’il vous faut, déclarait le maire peu avant sa retraite, il a amélioré la voirie, étudié la qualité de l’eau et lancer les emprunts pour financer les travaux d’égouts.

Dieu semblait s’être vengé des hommes mauvais en élevant au-dessus d’eux celui qu’ils avaient voulu écraser. Désormais, Antoine n’apparaissait aux fidèles qu’au sommet d’une tribune et tous devaient lever la tête pour l’apercevoir.
- Quand un arbre devient trop grand, on l’abat, disaient ses détracteurs – ignorant sans doute que les racines de l’arbre coupé demeurent intactes et fortes, aussi fortes que la souffrance qui jaillit sans cesse tant que l’on n’a pas aboli la convoitise – et l’arbre ne mourut pas et devint son principal emblème.
- Il y avait, jadis, un arbre qui portait deux sortes de fruits, racontait souvent le Père à ses disciples. Celui de la vie et celui de la mort, celui de l’amour et celui de la haine, celui de la lumière et celui des ténèbres, du visible et de l’invisible et cet arbre existait avant Adam… C’était un arbre de division, où le bien luttait sans merci contre le mal et comme la lutte apporte souvent la destruction et que la destruction entraîne la mort, la vie ne trouva refuge que dans l’amour vrai. Lorsqu’Adam mangea du fruit de l’arbre, un terrible combat s’engagea au plus profond de lui-même et lui coûta la vie.

De plus en plus de monde se dirigeait vers le Temple de Jemeppe. Une foule disparate encombrait régulièrement les rues.
Ce 24 juin, le Temple était rempli jusqu’aux galeries. Les fidèles qui n’avaient pu entré s’étaient rassemblés sur le parvis et attendaient dans la dignité et le respect que le Maître apparaisse. Les portes demeuraient grandes ouvertes afin que tous puissent le voir de la rue.
Beaucoup ignoraient qu’Antoine ne parvenait plus à se déplacer sans l’assistance d’un frère et qu’il vivait le plus souvent couché.
Le moment était solennel. L’heure approchait. Mère l’aida à s’habiller puis elle boutonna la longue redingote noire. Les cheveux du Père retombaient en de longs filets d’argent sur les épaules. Quand la sonnerie l’appela, Il éprouva un léger tressaillement de joie à l’idée de retrouver la foule de fidèles. Ils n’échangèrent aucune parole. Tout était dit. Catherine le regarda s’éloigner en refoulant un sanglot, consciente que c’était la dernière fois qu’il apparaissait.

Epilogue

Les maisons ouvrières qui entouraient le petit cimetière venaient de s’éclairer de l’intérieur comme dans les peintures de Magritte. Les rues étaient désertes à cause du froid glacial. La lune à son plein projetait l’ombre d’un homme poussant la grille du petit cimetière. Le gardien l’avait rejoint.
- Je cherche la tombe d’un certain Antoine, coupa le visiteur.
Rassuré, l’ouvrier lui indiqua un monticule de terre parsemée de quelques croix et ex-voto que les gens appelaient le « trou des chiens»…
-        On a respecté ses dernières volontés, monsieur.
Les traits de l’étranger se durcirent d’abord puis l’émotion le submergea. La gorge du gardien se noua douloureusement comme par empathie. Sa voix demeura au fond de sa gorge.
-Venez, parvint-il à dire, Mère le remplace dans le temple, elle vous racontera.
Les deux hommes marchèrent lentement côte à côte, indifférents à la bise qui transperçait les vêtements.

Une dame d’âge indéterminé entièrement vêtue de noir se présenta à la porte.
- Je vous attendais, murmura-t-elle doucement d’une voix un peu cassée.
Les deux hommes la suivirent dans un petit cabinet très sobre. Ils observèrent un moment de silence pendant qu’elle se recueillait, debout, les yeux clos, les mains jointes, profondément inspirée. Il régnait dans le local une impression de paix immense. L’amour de toute une vie de dévouement s’y trouvait réunie à la dévotion la plus pure et la plus désintéressée.
-    Voilà, dit-elle aussitôt fait, maintenant nous pouvons parler, que voulez-vous savoir ?.
Les deux visiteurs hésitaient.
- Sentant venir la mort, dit-elle, il trouva la force de monter seul à la tribune. Sa main s’accrochait désespérément à la balustrade alors qu’il faisait un ultime effort de l’autre pour bénir l’assistance… Sa bouche était entrouverte, les derniers souffles de la vie s’en échappaient sans que nous ne puissions rien faire. J’avais le cœur brisé. L’émotion était si forte que toute l’assemblée pleurait doucement. Aujourd’hui encore ma gorge se serre en me souvenant de cet instant…
- Mère, je me sens responsable d’avoir ravivé tant de peines, s’excusa le gardien, pardonnez-moi.
Catherine posa sa main sur la sienne, pour le rassurer, incapable de prononcer une parole.
- Laissez-moi vous raconter le dernier jour, dit-il au journaliste, madame Antoine me corrigera si je me trompe.
- C’était un lundi. Le Temple regorgeait de monde. On se bousculait même dans les galeries et tout le monde tentait vainement de contenir ses larmes. La foule s’écoula lentement, terriblement impressionnée. Certains disaient que le Père souhaitait nous parler. Je les ai suivis. Mon épouse a recueilli ses dernières paroles.
- moi qui lui avait conseillé de le faire, reprit Mère. Elle était tellement émue que ses mains lâchèrent le crayon à plusieurs reprises. Elle avait la tête collée à lui et écrivait sur un morceau de papier déposé sur ses genoux.
- Tout le monde tentait de retenir ses larmes pour ne pas éclater en sanglots car la voix du Père était à peine audible. Peu à peu, le silence devint oppressant. Il parlait d’une voix sourde, éteinte, très lentement, en ponctuant chaque mot, faisant de courte pose entre les phrases : « Mes enfants, avait-il dit dans un souffle, je n’ai pas fait de testament. Ce temple est désormais le vôtre. C’est Mère qui me remplacera… Il y en a parmi vous qui ne pourrez suivre l’enseignement mais ils seront entraînées par les autres, vers la libération. La vérité triomphera toujours. Que les dons s’appuient sur l’anonymat ! Votre mérite sera plus grand. Après Mère, d’autres viendront enseigner les Lois…des êtres justes, sincères, bons et forts, appelés eux aussi à guérir leurs semblables, capables d’affronter les tourments et la haine… En attendant, Mère s’occupera de vous, en souvenir de moi. Le souvenir remplace la présence… Voilà mes enfants….
Il haletait.
Tout le monde se mit alors à genoux devant Lui pour recevoir Sa bénédiction. Il fit le geste familier et les ondes vibratoires se répandirent. Je me rappelle l’avoir entendu murmurer simplement : Tout mon amour… Ce furent ses dernières paroles. L’horloge sonna ensuite minuit dans une pièce voisine…quelques instants plus tard, il expira. Cela se passait dans la nuit du 24 au 25 juin 1912… Une nuit que je n’oublierai jamais. On l’enterra le 30 juin à 15 heures… Il y avait des gens partout, une véritable fourmilière.  La rue étant complètement obstruée, certains montaient sur les toits des maisons, d’autres escaladaient même les poteaux électriques.
Le cercueil descendit lentement, sans aucun rite, ni prière… Seul le bruit de la terre que chacun jetait sur le cercueil résonnait dans le cimetière.
Les aboiements cessèrent dans le voisinage. Seule une longue plainte d’animal blessé creva le silence.

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